Léon l’Africain

Hassan El Wazzan, qui avait vécu et étudié à  Fès, parvint, au début du XVIe siècle, à  impressionner une Italie où la pensée connaissait alors un bouillonnement intense. Cela nous renseigne sur la qualité de l’enseignement alors dispensé à  Fès, ville ouverte et cosmopolite que les émigrés andalous avaient intellectuellement revivifiée.

Son oeuvre occupe une place de choix dans les bibliothèques européennes. Elle est, a contrario, quasi ignorée du monde dont il est issu, le monde musulman et, plus précisément, maghrébin. Plus incroyable encore, le manuscrit de son livre phare Cosmographia de Africa (La description de l’Afrique), ne serait pas encore accessible, à ce jour, aux lecteurs arabophones.Nous parlons ici de Hassan El Wazzan, connu en Occident sous le nom de Léon l’Africain. Par sa vie autant que par son oeuvre, Hassan El Wazzan est l’une des figures marocaines les plus exceptionnelles du XVIe siècle. Bien que né à Grenade en 1488, il est avant tout le fils de Fès, du temps où Fès rayonnait en tant que haut lieu de la culture et du savoir. Il est en effet arrivé petit enfant dans cette ville, sa famille – des émigrés andalous – ayant fui l’Espagne suite à la Reconquista de 1492. Il y a grandi et poursuivi des études de théologie dans plusieurs médersas et à la Qaraouiyine. C’est pour cette raison que l’association Douze siècles dans la vie d’un royaume a pris l’excellente initiative de lui consacrer une conférence, mardi 16 décembre. A l’issue des communications – très instructives- et du débat qui s’en est suivi, l’une des conférencières,Oumelbanine Zhiri, professeur à l’université de Santa-Barbara, aux USA, appela ses hôtes à continuer sur leur lancée et à oeuvrer pour faire traduire le manuscrit en arabe. Maintenant, il serait intéressant de se poser la question de savoir pourquoi Hassan El Wazzan fut ainsi boudé par les siens alors que, dans le même temps, son ouvrage constituait la Bible de tous ceux qui, en Occident, nourrissaient une fascination pour l’Afrique et le monde musulman. L’un des éléments de réponse, me semble-t-il, se trouve dans ce qui, justement, a éveillé aujourd’hui l’intérêt à son égard : la dimension de multiculturalité de l’homme.
Hassan ElWazzan, en effet, était, pour son temps, une personne d’une grande modernité.A une époque où les mondes étaient relativement clos sur eux-mêmes, où l’image de l’autre vacillait entre celle du barbare et celle de l’ennemi, lui était porteur de la culture de deux mondes, celle de l’Occident musulman et celle de l’Occident chrétien. Plus encore, entre deux religions. La première partie de sa vie se déroule donc dans l’espace musulman. A vingt ans, le jeune Hassan, ses études de théologie achevées, accompagne son oncle, ambassadeur, dans une de ses missions diplomatiques.A partir de là, et pendant près de dix ans, il mène la vie d’un négociateur et d’un grand voyageur. Il sillonne leMaroc de long en large mais parcourt également le Maghreb, l’Afrique saharienne, l’Egypte et arrive jusqu’en Arabie pour effectuer son pèlerinage à laMecque. Doué d’un sens remarquable de l’observation, il note et emmagasine dans sa mémoire la matière qui, plus tard, fera la substance de son oeuvre. En 1518, son navire est arraisonné par des pirates italiens au large de Naples. Devant l’érudition et la stature de leur captif, ses ravisseurs – des chevaliers de l’Ordre de St Jean, rapporte-t-on – décident d’en faire présent au pape Léon X. Entre ce dernier, un homme de grande culture, protecteur des lettres, des arts et des sciences, et Hassan El Wazzan, une relation de respect et d’estimemutuels s’instaura rapidement. Le pape demanda à Hassan El Wazzan de l’entretenir sur le monde d’où il venait. La qualité du discours et des analyses de son interlocuteur l’impressionnèrent très fort.Aussi, à la différence des autres détenus,Hassan ElWazzan eut-il un statut à part, rétribué comme l’un des plus hauts dignitaires de l’Eglise. On rapporte également que c’est sur demande du pape qu’il se convertit au christianisme, catéchisé sous le nom de Léon. Il devint ainsi Léon l’Africain. Ce fut également le pape qui l’aurait poussé à écrire pour permettre aux Européens de bénéficier de ses connaissances. A cette époque, les seuls textes relatifs à l’Afrique disponibles aux chercheurs décrivaient l’Afrique de l’Antiquité. C’est la raison pour laquelle son livre phare, La description de l’Afrique, devint- il immédiatement la référence incontournable, cité par tous ceux qui s’intéressèrent à ce continent. A la mort du pape, Léon l’Africain quitta l’Italie vers 1527 pour aller vivre àTunis, redevenant du coup Hassan El Wazzan.
La chose principale que l’on peut retenir de ce parcours d’exception, et qui fut mise en exergue lors de la conférence du 16 décembre, c’est la traductibilité culturelle du savoir de Hassan El Wazzan. En effet, cet homme qui avait vécu et étudié à Fès parvint à impressionner une Italie où la pensée connaissait alors un bouillonnement intense.Cela nous renseigne sur la qualité de l’enseignement dispensé à Fès. Fès, une ville en ce temps-là ouverte et cosmopolite que les émigrés andalous avaient intellectuellement revivifiée. Quant à la capacité qui fut la sienne de voyager dans l’espace de deux cultures, Léon l’Africain usa d’une métaphore pour en parler : celle de l’oiseau qui pouvait vivre dans les airs mais également sous l’eau. Précurseur des temps modernes, cet homme, par sa vie autant que par son oeuvre, nous parle un formidable langage d’ouverture et de curiosité pour l’autre. Aussi est-il plus que temps de se réapproprier ce personnage hors du commun.