L’entrisme scolaire

Jeunes et insouciants, nous ingurgitions des savoirs hétéroclites dans deux langues non moins hétérogènes : la langue arabe classique et le français des écoliers d’antan.

Jeunes et insouciants, nous ingurgitions des savoirs hétéroclites dans deux langues non moins hétérogènes : la langue arabe classique et le français des écoliers d’antan. La première langue nous renvoyait aux sourates apprises par cœur dès l’aube, puis récitées devant un fqih atrabilaire et somnolant avant d’être  effacée dans un cycle incessant et recommencé tous les matins que Dieu fait. L’autre langue, à la fois étrange et étrangère, nous faisait rire autant qu’elle nous intriguait. On ne la retrouvait nulle part ailleurs dans notre vie quotidienne. Ni dans les  rues étroites et ses commerces sans enseignes, ni à la maison et chez les voisins. Nul signe, pas même en arabe et encore moins en français n’indiquait aucune des échoppes du quartier; pas plus le four que  le hammam public, construits toujours côte à côte afin de partager le même foyer  dont le feu de bois profite à la cuisson du pain comme à la chaleur du bain. Une astucieuse économie d’échelle et d’énergie que le génie populaire n’a pas attendu les experts de l’économie durable pour s’y atteler.

C’était à l’orée des années soixante et l’on dirait hier. En ce temps-là, l’enseignement était gratuit, et il avait intérêt car tout le monde était fauché; non obligatoire et pour cause : les parents, artisans ou marchands avec ou sans échoppe, avaient besoin des enfants pour aider et, généralement pour le patriarche, produire une  progéniture supposait obligatoirement un retour sur investissement. Mais si l’enseignement était gratuit et libre, il était aussi bilingue. Et c’est là où l’apprentissage se corsait. Sauf que si nous  étions plus ou moins familiarisés avec l’arabe classique par la planche coranique et ses sourates inlassablement retranscrites, récitées puis effacées, il n’en était rien pour la langue française. Nous pénétrions un univers mystérieux sans références, sans livres et sans repères, tel un homme qui apprend à skier dans le désert, livré à lui-même, sans neige et sans équipement. Au moins deux générations ont appris à skier dans le désert et, ma foi, le résultat n’est pas aussi catastrophique que l’état actuel de l’enseignement. Tout cela pour dire que le débat sur ce dernier au Maroc, et notamment la question de l’apprentissage des langues, est et a toujours été un vrai faux débat, c’est-à-dire un débat idéologique. L’inventaire en a été fait il y  a plus de dix ans, à savoir le temps nécessaire pour permettre à une réforme de donner ses fruits et à une génération démographique d’accéder aux études universitaires dans un processus pédagogique cohérent et articulé.

Il serait facile, mais pas tout à fait erroné, d’avancer comme certains l’ont fait, que la crise de l’enseignement  est due en grande partie et pour des raisons idéologiques à une arabisation échevelée et précipitée au début, puis à une volonté d’ «islamoralisation» du système éducatif à travers un entrisme plus ou moins toléré, mais qui était déjà installé dans la société. En effet, l’école est devenue le miroir d’une société «retraditionnalisée» d’une certaine façon, à l’heure où elle devrait être un laboratoire pour le futur. Elle n’est pas la seule institution sur laquelle le fait religieux, les contradictions et les avatars qui ont transfiguré la société ont eu une influence certaine. On a eu déjà assez souvent l’occasion dans cette chronique de signaler les petits riens de la vie quotidienne qui se manifestent à travers différents comportements de citoyen marocain. Comme on a évoqué la mise en avant d’une esthétique de la laideur  dans les costumes, l’environnement et le vivre ensemble. Ce que nous avons appelé «islamoralisation» est le nom composé de cette confusion entre une certaine vision du civisme par la pédagogie et la pratique religieuse. Considérant l’individu d’abord  comme un «être coranique», c’est-à-dire un sujet religieux, et ce, dès l’école, on s’est fermé à toute évolution naturelle, contestation et argumentation, et donc à tout épanouissement de la pensée. Les cours et les espaces des écoles sont envahis par des panneaux et des banderoles qui citent des versets coraniques, des «hadite» et des proverbes sur la propreté, l’apprentissage des sciences, le respect des parents et tant d’autres prescriptions avec parfois une dimension eschatologique renvoyant aux pires châtiments de l’enfer qui fait frémir. Pourtant, jamais les écoles n’ont été aussi mal entretenues, les cours aussi sales et dépourvues de plantes et d’espaces verts, les toilettes aussi nauséabondes et les salles aussi mal décorées. Pour se faire une idée sur le degré de la mocheté hissée au rang de culture et de  pédagogie, il n’est que de jeter un œil sur ces collèges et lycées aux portails inhospitaliers au fronton desquels on a peint à même le mur, en rouge ou en noir, le nom de l’établissement, lequel nom ou patronyme renvoient à un personnage, un homme, jamais une femme d’ailleurs, qui demeure, pour une large majorité des élèves, un illustre et parfait inconnu : un «fqih» par-ci, un «alem» par- là ou un «cadi» qui exerça on ne sait ni quoi ni à quelle époque…

Et pour reprendre une ancienne formule sur le prix de la culture qui coûterait cher selon les responsables, ici, on a essayé l’ignorance et même la «sainte ignorance», comme dirait Olivier Roy. Ça ne coûte rien, mais alors au prix de quels dégâts !