L’entreprise sur le divan du psy

Adhérer au Programme de mise à niveau constitue pour l’entreprise marocaine autant un impératif qu’une bouée de sauvetage. Mais les chiffres sont à cet égard francs et inquiétants. Le nombre d’entreprises ayant adhéré au programme est encore insignifiant. Que traduit cette réalité ? Une inadaptation du programme aux besoins des entreprises ? Une gestion inefficiente des actions ? Un manque de sensibilisation face aux enjeux de l’ouverture ? Une rigidité des comportements ? Un attentisme sclérosant ? Ce qui est sûr, c’est que l’irrationnel est à l’œuvre dans beaucoup d’entreprises marocaines. Beaucoup d’experts, de consultants en management, de directeurs des ressources humaines se sont penchés sur les divers dysfonctionnements de l’entreprise marocaine. Mais les préconisations restent sans effet. C’est à croire que les résistances au changement demeurent fortes dans cette institution. Quel remède ? On va oser une suggestion. La psychanalyse peut venir au secours du management. Oui, oui, vous avez bien lu… la psychanalyse.
L’entreprise malade peut l’être de la personnalité de son dirigeant. Pour autant, l’inconscient et/ou la pathologie du chef d’entreprise ne sont pas les seuls en cause. Les salariés ne laissent pas leur névrose à la porte de l’usine. L’entreprise pathogène, celle qui s’empêche de grandir et de se montrer créatrice, résulte de tabous, de refoulements, d’interdits d’origine collective, ancrés dans une histoire et une culture partagées. La psychanalyse peut donc bien éclairer les ressorts cachés de l’entreprise. La démarche est utile pour comprendre les mythes fondateurs. Elle l’est aussi pour interpréter les imaginaires qui façonnent les comportements des salariés pris dans des normes de conduite, des valeurs, des rites. Les salariés ne restent-ils pas fortement ancrés dans l’imaginaire du patron exploiteur ? L’objectif est clair : mettre en lumière la part de l’inconscient individuel et collectif dans le fonctionnement de l’organisation.
L’approche psychanalytique des entreprises n’est pas une nouveauté. Il y a une quinzaine d’années, deux chercheurs américains avaient défini une typologie des entreprises névrosées en fonction de la pathologie de leur dirigeant. Ils ont travaillé exclusivement sur les entreprises «malades» où l’essentiel du pouvoir est aux mains d’un seul responsable. Ils ont défini cinq cas de dysfonctionnement. Le leader «paranoïaque» transformera son entreprise en citadelle contrôlée aux moindres échelons, plongée dans une gestion exagérément tatillonne. Bref, tout le personnel s’épuisera à rassurer le chef au détriment d’une stratégie innovante. Le patron «théâtral», lui, est en représentation permanente, il fonctionne à l’affectif, veut qu’on l’aime et se soucie peu des décisions qu’il prend avant tout à l’inspiration. Il a le goût du risque, même si cela doit conduire à la catastrophe. Moins brillant, le «dépressif» est un triste qui fait sombrer son entreprise dans l’inertie et le conservatisme. Le « compulsif», d’une certaine façon, a aussi un penchant pour l’inertie, car la routine le rassure. Il aime les procédures au point d’être incapable de changer de route en cas d’imprévus. Enfin, dernier spécimen de ces patrons névrosés, le «schizoïde», qui est au sommet de l’entreprise sans la diriger vraiment. Retranché dans sa tour d’ivoire, imperméable à son entourage, méfiant, il s’isole au point de transformer son entreprise en champ de bataille entre une constellation de fiefs, qui conduisent l’entreprise à la dérive.
Cette grille de lecture a fait date en son temps. Elle est aujourd’hui un peu nuancée. Mais elle garde une certaine pertinence dans notre réalité. Parce que l’entreprise marocaine est toujours l’incarnation totale de son leader. A la lumière de ces exemples, n’êtes-vous pas convaincus que la psychanalyse peut donner un éclairage intime de nos entreprises ? Bien sûr, il ne s’agit pas d’appliquer à la lettre les concepts de la discipline à l’entreprise, mais d’utiliser sa grille de lecture. Il est aussi évident que la démarche ne doit pas devenir totalitaire au point d’exclure les vrais enjeux de l’entreprise, ceux des rapports sociaux et d’une réalité économique