L’énigme de la performance économique

Quand on suppute que le taux de croissance sera élevé, la presse critique, les grognards de tout poil crient à  la manipulation
des chiffres. Quand on suppose que
la performance sera médiocre, ce sont
les décideurs qui manifestent leur colère.
Ils pestent contre un système comptable vieillot, qui ne prend pas
en compte les changements structurels de l’économie, ses mutations.

La croissance économique marocaine est l’une des plus énigmatiques dans le monde. Chaque fin d’année apporte son lot de querelles sur le taux d’augmentation du PIB qui sera réalisé. Quand on suppute qu’il dépassera son «trend historique» de 3%, ce sont les pessimistes qui doutent de la véracité de la prévision. La presse critique, les irréductibles opposants, les grognards de tous poils crient à  la manipulation des chiffres. Ils prêtent aux politiques cette attitude qui leur colle à  la peau : vouloir dissimuler l’échec de leur gestion. Quand on suppose que la performance sera médiocre, ce sont les décideurs qui manifestent leur colère. Ils pestent contre un système comptable vieillot, qui ne prend pas en compte les changements structurels de l’économie, ses mutations. Ils apportent la preuve de la défaillance comptable en avançant d’autres chiffres plus convaincants : la consommation de l’électricité, les ventes de voiture, les achats de logements ou autres indices plus probants…. Comment se fait-il que les chiffres de notre croissance soient si controversés ? Simple polémique ou énigme comptable ? En économie comme partout, la vérité est fille de l’effort de connaissance. Car s’il est vrai que les chiffres parlent, encore faut-il savoir ce qu’ils expriment exactement. D’abord, pour une bonne part, toutes les méthodes de la comptabilité nationale reposent sur des conventions. C’est normal, mais il faut le rappeler. On convient, par exemple, de prendre pour valeur de tel travail le salaire versé pour le rémunérer, pour «valeur ajoutée» la somme des coûts qui la composent (travail, matières, frais financiers…), ce qui suppose que tout est payé à  son prix, et que le prix représente la valeur. On convient de compter dans la consommation l’achat de certains biens d’équipement (les équipements militaires, par exemple). Ensuite et surtout, un certain nombre de faits ne sont pas comptabilisés, ou imparfaitement. Pourtant ils sont nombreux et importants pour l’appréciation d’une économie et d’une société. Ce n’est pas seulement le cas de l’autoproduction, de certaines activités informelles. C’est le cas de l’enrichissement patrimonial, de l’accumulation des capitaux, de la répartition des plus-values économiques, des pertes de substance liées aux nuisances, des fraudes fiscales, de la qualité de la vie. En somme de la correspondance comptable d’un bien ou d’un service avec sa valeur réelle. Il n’est pas question de «reprocher» à  la comptabilité économique de ne pas prendre en compte tous ces éléments, notamment les derniers. Ce n’est pas – ou pas encore – dans ses moyens. Mais il ne faut pas perdre de vue la relativité du quantitatif. L’indication chiffrée n’est pas suffisante pour au moins deux raisons. La première est qu’on ne mesure pas, par exemple, la satisfaction d’un repas gastronomique à  la quantité de calories absorbées, la beauté d’un match à  son seul score. De même, on n’apprécie pas la politique et la gestion nationale aux seuls tableaux comptables qui les résument. Seuls les chiffres, on le sait, permettent d’additionner des pommes et des poires. Le langage des chiffres a naturellement de graves défauts… Mais en première approximation, il a une vertu irremplaçable : il est la première victoire contre l’ignorance. La deuxième raison est simplement opérationnelle: toutes ces mesures, si raffinées et si scrupuleuses soient-elles, s’élaborent et s’articulent dans un cadre comptable donné. Les documents de la comptabilité nationale ont le mérite d’exister, et de donner aux sociétés le premier moyen de se connaà®tre et de s’évaluer. Il faut les actualiser pour que l’image qu’ils reflètent de l’activité économique ne soit pas ternie, déformée par le poids des années. S’il est urgent de rafraà®chir le système comptable, ces documents ne suffisent pas – il s’en faut – à  fonder en eux-mêmes tout le jugement. Mais sans eux, ou sans référence à  eux, il n’y a plus d’opinion soutenable. La comptabilité a au moins une autre vertu : elle rétablit le bon ordre dans la charge de la preuve. La propagande ou la démagogie peuvent dire n’importe quoi. Si la comptabilité dit une chose et qu’on en prétend une autre, c’est l’autre qu’il faut prouver