L’empire du foot

Le mois du foot, c’est en quelque sorte le moi du fou. La terre va tourner comme un ballon rond dans un monde rectangulaire : un terrain de foot vu à travers un écran de télé. La Coupe du monde est le plus grand événement qui met en contact les habitants de la terre, au-delà des fuseaux horaires, des langues, des régimes politiques, des religions et de toutes autres particularités. Cette communion planétaire, qui rassemble des milliards de téléspectateurs, est certainement aujourd’hui un événement unique dans le monde du spectacle. Mais est-ce encore un spectacle comme les autres lorsqu’on sait les enjeux divergents de tout ordre qui l’animent, mais aussi les comportements uniformisés qu’il impose. On doit adopter une vision forcément holistique pour tenter une approche anthropologique du phénomène. C’est à cette approche globale que certains chercheurs s’essaient depuis quelques années. On leur souhaite du courage, et grand bien leur fasse. Mais le foot le vaut bien.

Il vaut même davantage, quand il n’est pas carrément hors de prix comme c’est le cas depuis quelques années. En fait, depuis que la télévision s’est développée et que le parc des téléviseurs s’est élargi ou, disons, «démocratisé». C’est fou ce que certaines choses deviennent inaccessibles au fur et à mesure que d’autres se démocratisent. L’exemple des retransmissions des compétitions de foot en est la triste et déplorable illustration. Imaginez que les pays d’une région aussi pauvre que l’Afrique, qui ont bataillé depuis des années pour avoir plus de représentants de leur groupe au Mondial, ne peuvent offrir le spectacle de leurs équipes à leurs populations. Ils seront probablement obligés de passer par le «foot humanitaire», le gavage par la pub via le sponsoring, ou alors une espèce de «commerce équitable» footballistique. L’aumône quoi !

Les pays du Maghreb, à la fois africains et par ailleurs faisant partie du monde arabe, sont doublement pénalisés. En effet, un magnat saoudien de la télé, qui égrène son chapelet en comptant son fric et les chaînes de ses bouquets, a fait main basse sur les droits cryptés de retransmission des rencontres du Mondial du Golfe à l’Atlantique. L’omnipotence de l’argent-roi n’a pas de limites et l’indécence qui en découle non plus ! L’union arabe par le décodeur aura la même fortune que celle que l’on a testée par la voie politique. Tout au plus, ces chaînes rempliront les cafés de la rue arabe, qui en a vu d’autres.
On ne peut que déplorer le dévoiement d’un sport-spectacle qui a fait rêver plusieurs générations et continue encore de le faire. Mais il est certain que c’est précisément cette dimension populaire et fantasmagorique que les marketeurs ont su exploiter, avec la bénédiction de la FIFA, l’association la plus puissante et la plus riche au monde. Cependant, jusqu’à quand saura-t-on sauvegarder au football sa magie, sa générosité et, comme dirait Camus, sa morale ? On peut craindre, à la longue et au vu de l’escalade des droits de retransmission, des magouilles, du dopage, de la triche dans les matches «vendus» aux bookmakers, des coûts de transfert de joueurs et de bien d’autres incuries, on peut craindre donc un emballement de la machine à faire du fric dont la conséquence pourrait être une implosion du rêve.

Dans les pays pauvres, sauf à vider le foot de sa dimension populaire – qui lui est consubstantielle – pour en faire un jeu de l’élite, il est difficile de lui appliquer le «pay per view» (payer pour voir) des nantis. Et c’est méconnaître le dépit et le génie populaire que de croire – comme c’est le cas de ceux qui verrouillent les images comme d’autres verrouillent les frontières – que les gens de peu ne vont pas tout essayer et tout bidouiller pour suivre leur Mondial. Ils ont depuis longtemps élevé le foot au rang de morale. Mais à propos de morale, que fait la FIFA dans tout ça ? On ne l’entend pas beaucoup déblatérer sur la question lorsque de grands groupes de télévision délimitent les contours de leur empire et plantent des tessons de bouteille sur les murailles. S’ils consomment un peu de Chateaubriand (l’écrivain, pas le steak), on leur livre gratos et sans droits cette citation : « C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’Empire, alors paraît l’historien chargé de la vengeance des peuples.»