L’Emergence ou la valse des acronymes…

Il y a plus de douze ans, un analyste de la banque Goldman Sachs regroupait, sous l’acronyme BRIC, quatre grandes économies non occidentales : Brésil, Russie, Inde et Chine. Un ensemble identifié par des taux de croissance supérieurs à la moyenne mondiale, la montée en puissance d’une classe moyenne et la progression des exportations. Après les Dragons et les Tigres asiatiques, les BRIC faisaient figure de nouvelles puissances émergentes. Dix ans plus tard, lors du troisième sommet des BRIC, l’acronyme devient BRICS avec l’ajout de l’Afrique du Sud. D’autres acronymes vont prendre le relais.
En 2010, le groupe financier HSBC est à l’origine d’un nouvelle trouvaille: les CIVETS. Six pays (Colombie, Indonésie, Vietnam, Egypte, Turquie, South Africa) dont la croissance devrait atteindre, dans les vingt prochaines années, des niveaux comparables à ceux des BRICS. Des pays où l’on observe déjà une forte attractivité des IDE, des niveaux de dette publique relativement bas (sauf pour la Turquie) et des notes de crédit souverain très favorables. D’autres pays affichaient des performances similaires mais les CIVETS présentaient d’autres caractéristiques : une population jeune, une classe moyenne en formation et des marchés intérieurs promoteurs. Ces pays disposaient  d’économies diversifiées, de réserves de change importantes et d’une situation politique intérieure plus ou moins stabilisée.  La même année, Goldman Sachs présente un nouveau acronyme : le MIST. Un quatuor de pays dont la croissance s’accélère : le Mexique, l’Indonésie, la Corée du Sud et la Turquie. Des pays en expansion démographique, à fort potentiel économique et dotés d’institutions politiques stables. Toujours en 2010, BBVA, un groupe bancaire espagnol lance l’acronyme «EAGLES» («Emerging and Growth Leading Economies»), qui compte à la fois les pays des BRIC et des MIST auxquels il ajoute Taïwan. Le plus étonnant est le NEXT 11, les «Onze prochains», un regroupement de onze pays (Égypte, Bangladesh, Iran, Indonésie, Corée du Sud, Mexique, Nigeria, Pakistan, Philippines, Turquie et Vietnam) établi par le même analyste de Goldman Sachs. La stabilité macroéconomique, la qualité des investissements et du système éducatif sont les critères pour figurer parmi ce curieux attelage d’économies fortement contrastées ! Qui y a-t-il de commun entre la Corée du Sud, dixième puissance économique mondiale et le Bangladesh, l’un des pays les plus pauvres du monde ?
Plus récemment en 2013, une chercheure, Laurence Daziano, a retenu cinq critères afin de qualifier les prochains «champions» émergents : une population d’au moins 100 millions d’habitants, suffisamment nombreuse pour constituer un marché domestique imposant ; un taux de croissance à 10 ans oscillant autour de 5% ; une urbanisation en forte croissance ; des besoins en infrastructures stimulant le décollage économique ; une stabilité politique, indépendamment du type de régime. De son point de vue, en vertu de ces cinq critères, les prochains émergents sont les BENIVM (Bangladesh, Ethiopie, Nigéria, Indonésie, Vietnam, Mexique). Un autre chercheur, spécialiste des pays émergents, Alexandre Kateb, propose d’élargir encore plus l’acronyme BRICS et de le remplacer par l’acronyme BRIICSSAMT (Brésil, Russie, Inde, Indonésie, Chine, Afrique du Sud, Arabie Saoudite, Argentine, Mexique et Turquie), qui inclurait toutes les économies émergentes du G20. Il rappelle ainsi que «ce sont toutes des économies qui ont franchi le seuil des 1 000 milliards de dollars de PIB, mis à part l’Argentine». D’autres financiers ont suggéré l’acronyme CEMENT (Countries in Emerging Markets Excluded by New Terminology).
De ce passage en revue des acronymes, il apparaît qu’aucune des classifications ne permet aujourd’hui de rendre compte, de manière méthodique et argumentée, d’un nouveau groupe de pays émergents. Dans les BRIC, la Chine et le Brésil ressemblent plus à des pays développés qu’à des pays émergents. Quant aux «CIVETS», il est difficile d’admettre dans ce même groupe un pays comme le Mexique et d’autres qui sont dans les profondeurs du classement IDH comme l’Ethiopie et le Bangladesh. Les écarts entre les pays du «Next 11» sont encore plus flagrants. Les regroupements sont peu pertinents d’un point de vue du développement économique. L’urbanisation galopante est prise comme un critère de choix sans tenir compte des déséquilibres qu’elle peut provoquer. Les progrès de bien-être de la population ne sont pas toujours au cœur de ces logiques de regroupement. Certains choix de pays relèvent davantage de la géopolitique que de la performance économique. Les définitions de la «stabilité politique» mettent de côté la nature politique du régime en question.
On a l’impression que dans cette course aux acronymes, certains financiers créent des groupes pour flatter les egos des dirigeants des pays émergents. La question de l’émergence se doit d’être discutée plus sérieusement. Autrement on risque de verser dans le discrédit. Des journalistes, à l’esprit frondeur, n’ont-ils pas inventé l’acronyme VILAIN : le Venezuela, l’Irak, la Libye, l’Algérie, l’Iran et le Nigeria. En clair, des pays fortement dépendants des exportations d’hydrocarbures incapables de se diversifier et dotés d’un pouvoir politique autoritaire. A continuer sur le registre de la plaisanterie, on peut donc déguster un MUST de CIVET, à l’abri des EAGLES sans faire la VILAINE bouche dans un enclos construit en CEMENT et en BRIC. S’il apparaît difficile de trouver l’exacte classification des prochains émergents, le suivi global des économies candidates à l’émergence semble préférable à la recherche frénétique d’acronymes accrocheurs.