L’éducation au passé

Toute éducation, selon Hannah Arendt, est conservatrice, car elle fait introduire de jeunes générations dans un monde plus vieux qu’elles. Mais tout dépend de ce qu’on entend par éducation, car ici et maintenant nous sommes bien placés pour nuancer et définir ce terme investi de toutes sortes de vertus.

D’une approche morale, religieuse à une vision civique, éthique ou juridique, l’éducation prend des formes et épouse des projets divers et souvent contradictoires. Il arrive que dans la vie de tous les jours, ce que le civisme ou la morale auraient tendance à approuver, les croyances ou la religion ne pourraient que réprouver. Un certain nombre de textes de loi, puis des habitudes et des traditions ancrées au sein de la société peuvent être en parfaite rupture avec un jugement, une interprétation d’essence religieuse. Ces interprétations sont de plus en plus nombreuses et prégnantes dans le discours politique ou politicien qui viendraient légitimer des comportements et des tropismes sociaux régissant la vie en société au quotidien, et ce, depuis un certain temps.

Voilà pourquoi toute éducation idéale est à la fois un retour raisonné à l’ancien et une ouverture audacieuse sur ce qui pourrait advenir. Mais quel pays de nos jours peut se targuer d’assurer cet équilibre vertueux qui concilie une sagesse héritée du passé avec une marche résolue prospectant le futur proche ou lointain ? Aujourd’hui, un présent trouble et précaire fait craindre un avenir opaque et plus inquiétant encore. Et c’est ainsi que le passé devient une valeur refuge où l’on s’investit de tout son être car il est fantasmé et recouvert de toutes les vertus. Ceux qui l’ont connu, les anciens, en gardent une grande et belle nostalgie. Le «c’était mieux avant» est plus qu’un soupir exprimant un regret. Paradoxalement, il est en passe de devenir un projet de vie pour les uns ou de société pour d’autres.

C’est à la faveur de ce «retour du/au passé» que se développent les discours les plus rétrogrades et traditionnalistes. Partout à travers le monde, on sent monter la vague passéiste qui charrie les peurs, le «déclinisme» et le désenchantement et se propose de revenir aux «valeurs du passé». En Occident et ailleurs, les idéologies fascistes et les courants de l’extrême droite ont le vent en poupe lors des suffrages récents. Dans nos contrées islamo-arabiques, cette vague passéiste est pain bénit, si l’on ose dire, pour les tenants du retour au «tout-religieux» des origines car elle conforte, nourrit et accroît leur fonds de commerce politique. D’où l’importance d’une éducation qui ne soit pas conservatrice de ce qui n’est plus de mise, mais médiatrice et initiatrice, sachant faire du passé un éclaireur de l’avenir et un rétroviseur alertant sur les dangers qui risquent de contrarier la marche vers cet avenir. Le passé, comme disait Lucien Jerphagnon à propos de la philosophie, ne se périme pas plus qu’il ne se stocke. Ce n’est ni un faisceau de souvenirs évanescents, ni un totem à vénérer, ni une matière inerte à contempler. Il doit être ce patrimoine vivant dans lequel on puise sagesse et dynamisme et non un Veau d’Or aliénant ou dominateur. Voilà ce qu’une éducation se doit d’introduire parmi les jeunes générations afin de ne pas les enfermer dans un monde plus vieux qu’elles comme le craignait la philosophe Hannah Arendt. Dans le même ordre d’idées, elle écrivait aussi à propos d’éducation: «Le but de l’éducation totalitaire n’a jamais été d’inculquer des convictions, mais de détruire la faculté d’en former aucune».

En parlant d’éducation, comment ne pas évoquer un grand penseur des Lumières comme Jean-Jacques Rousseau, auteur de Emile ou de l’éducation. Ce livre est à adjoindre à son célèbre Contrat social et dans les deux ouvrages Rousseau propose un projet éducatif et pédagogique adapté à une société politique. Pour lui, toute politique de l’éducation est une opposition entre nature et culture. Il préconise un retour à la nature, car la nature est bonne et parfaite et c’est la société qui est corrompue et donc mauvaise. Il faut dès lors sauvegarder la nature dans l’être humain. Pourtant, tout pédagogue a pour projet éducatif de faire de l’enfant à éduquer un homme instruit, croyant, lettré, etc., et donc conforme au modèle idéal et aux normes sociales de l’environnement où il évolue. Rousseau, lui, propose de ne pas enfermer l’enfant dans ce carcan du passé et de laisser s’exprimer en lui le souffle frais de la nature, c’est-à-dire une liberté de penser, d’imaginer et d’être.

Vaste programme éducatif qui a traversé les siècles jusqu’à aujourd’hui et qui n’a jamais été appliqué et n’est pas près de l’être. Cependant, il est encore débattu ici et là  par des pédagogues qui veulent s’inspirer des fulgurances et des intuitions d’un philosophe-pédagogue dont le projet de par trop utopique   n’est pas en plus exempt de défauts, ne serait-ce que pour le peu de cas qu’il faisait de l’éducation des filles. Mais, lucide et devançant les critiques qui lui seront opposées, il écrivait : «Je sais que dans les entreprises pareilles à celles-ci, l’auteur, toujours à son aise dans des systèmes qu’il est dispensé de mettre en pratique, donne sans peine beaucoup de beaux préceptes impossibles à suivre, et que, faute de détails et d’exemples, ce qu’il dit même de praticable reste sans usage quand il n’en a pas montré l’application».