L’écume des jours qui passent

La célébration de la Journée internationale du théâtre nous vaut chaque année quelques banderoles qui pendouillent aux carrefours de la ville de Rabat. Ainsi vont les commémorations qui confondent la valeur de la communion, le véritable rayonnement de la communication avec l’écume des jours qui passent.

M ardi dernier, on a célébré la journée du consommateur, soit une semaine après celle de la femme. Hasard du calendrier, probablement, encore que l’on puisse penser à la ménagère de moins de cinquante ans chère aux calculateurs d’audience à la télé. Mais avec ces commémorations et ces journées, on n’a plus de place dans les douze mois que compte l’année. Il va falloir faire de la place et le seul moyen consisterait à déclarer caduque tel ou telle journée. D’abord une question qui s’impose : qui décide que tel jour de tel mois sera «journée de…» ? Bon, d’accord, il y a l’ONU et ses organismes et institutions spécialisées qui ont décrété une bonne douzaine de commémorations. Mais, à part cela, n’importe qui peut décider que tel truc sera célébré tel jour. Sur le plan national, c’est pareil et c’est ainsi que l’on se retrouve avec un surbooking et parfois avec des célébrations contradictoires.
Alors cette journée du consommateur consiste en quoi exactement ? En théorie, elle sert à sensibiliser les consommateurs à bien consommer et à ne pas se faire arnaquer. D’ailleurs, toutes les journées, quel qu’en soit le thème, ont pour but fondamental la sensibilisation du citoyen. Partant de ce principe: soit qu’il n’est au courant de rien, soit qu’il est insensible, soit encore qu’il est sensible mais qu’il s’en fout. En tous les cas, de toutes ces journées, celle du consommateur est la plus concrète, la plus tangible et certainement la plus facile à convaincre des citoyens hyper sensibilisés. Bon, cette année, on n’a pas choisi la dimension alimentaire, vestimentaire et autres manifestations de la fièvre acheteuse. Cela ne veut pas dire que l’on a épuisé la question les années précédentes, mais c’est à tour de rôle et c’est ce qu’en ont décidé les décideurs qui décident décidément pour tout et pour tous. En fait, cette année le thème n’en est pas moins porteur puisqu’il porte justement sur «le consommateur de service». Et, là aussi, qui d’entre nous n’est pas sensible à cette question au quotidien car, nous dit-on, nous vivons depuis un certain temps dans une «société de service» ? Ceux qui n’étaient pas au courant, comme ceux qui pataugent dans la société agraire, sont informés par la présente. Les autres seront sensibilisés. Comment ? Par des conférences et des tables-rondes animées par des experts en «société de consommation». Car il n’y a pas meilleur moyen pour expliquer au consommateur de services ses droits, ses obligations et ses choix que quelques tables bien rondes dirigées rondement par des spécialistes aux propos bien carrés. On appelle ça la communication au service d’une cause citoyenne, destinée à donner une large diffusion à un message à vocation d’utilité publique.
Tout cela n’est pas loin de rappeler la célébration de la journée internationale du théâtre qui nous vaut chaque année quelques banderoles sur lesquelles on a gribouillé une phrase ou deux, selon la place, et qui pendouillent aux carrefours de la ville de Rabat entre la rue Ghandi et la Poste principale. Tout un symbole ! Le même jour – c’est devenu un rite -, la presse publie les lamentations de quelques hommes et femmes de théâtre, leur galère et leurs loyers non payés. Le soir, dans une salle ou deux, on joue une pièce, on s’amuse et on souffle les bougies d’un gâteau d’anniversaire universel que l’on n’a pas mangé. Quelques jours plus tard, on passera le relais à une autre commémoration, laquelle cédera la place à une autre dans un jeu circulaire avec le temps et l’espace qui tient de celui, illusoire, du hamster qui remonte la roue dans sa cage.
Ainsi vont les commémorations qui confondent la valeur de la communion, le véritable rayonnement de la communication avec l’écume des jours qui passent. Pardonnez ce trémolo dans la phrase car il arrive, lorsqu’on a mal touillé la marmite de la mémoire, de tomber sur des grumeaux dans les mots. C’est du reste le titre (Mots et grumeaux) d’un auteur, Marc Escayrol, dont on peut citer, puisqu’on a parlé de consommateurs, cette pensée à méditer : «La société de consommation porte mal son nom, car un con ne fait généralement pas de sommation avant de dire une connerie en société»