L’écume des journaux

«On a lu dans les journaux que vous détestez les tomates farcies.
Est-ce que vous confirmez ?» «Vous portez en vous depuis longtemps l’ébauche de l’esquisse d’un projet de film. Peut-on en savoir plus ?» C’est à la vacuité des réponses, faites à des interrogations non moins creuses, que nous sommes souvent invités à la télé et dans certains journaux.

Dans son journal, Franz Kafka note à la journée du 2 aôut 1914 : «L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. Cet après-midi je suis allé nager». Comment ne pas lire un journal intime, et à fortiori si c’est celui de Kafka, sans éprouver un sentiment d’émerveillement devant cette capacité à résumer l’histoire et le quotidien. Heureux les diaristes qui notent chaque jour les menus détails de la vie ?

A en lire certains, il n’est pas toujours vrai que le bonheur s’en dégage. Mais qu’importe, cet exercice au quotidien qui fait courir la main vers un cahier pour le noircir de quelques mots suffit sans doute au bonheur de celui qui tient son journal. On dit d’ailleurs tenir un journal et non pas l’écrire.

Au jour le jour, la vie se résume, au gré de l’humeur, se décline en phrases plus ou moins achevées et se termine par des points de suspension qui traduisent une continuité, le temps qui passe et celui qui arrive. Alors, parfois un passage fulgurant, arraché un jour, le matin peut-être, lorsque l’ennui aidant, seul ce jet suffirait à remplir la journée. En exemple, celui noté par un maître de ce genre littéraire, André Gide, dans son journal de 1932-1935 : «Certains jours, l’ennui peut fondre soudain sur moi comme un vautour, avec la force d’une passion et ressemble presque à la haine.

Et le monde entier soudain m’apparaît comme la grise paroi d’une lanterne que n’éclaire plus l’intérieur. Et je pense avec horreur à tous ceux pour qui cet état, pour moi si fugitif, est constant. Ceux-là sont les plus insecourables (car il en est) qui ne doivent qu’à eux-mêmes l’atroce impossibilité du bonheur». Juste après ce passage, un autre jour sans doute de la même semaine (ce n’est pas précisé dans l’édition datant de 1936 intitulée Nouvelles pages de Journal éditée chez Gallimard et chinée, il y a quelque temps déjà, chez Abdallah, le bouquiniste de Chellah à Rabat), Gide note: «La première condition du bonheur est que l’homme puisse trouver joie au travail». On comprend dès lors que tenir son journal fait partie de ce travail dans la joie dont parle l’auteur des Nourritures terrestres.

Mais tout dépend du travail, car pas fou, Gide sait bien entendu que descendre dans la mine pour extraire du charbon ne procure de joie qu’à celui qui exploite et le gisement et ceux qui y gisent.

La lecture d’un journal d’un écrivain sert aussi à répondre à un autre écrivain ayant écrit dans un journal (une gazette). Surtout lorsque les protagonistes sont de cette envergure littéraire : «2 août. Je lis dans un article de Mauriac (Temps du 31 juillet) d’ailleurs fort bon et bien intentionné : “Gide a écrit, je crois, que si on l’avait empêché de faire des livres, il se serait tué”.

Je n’ai jamais dit cela, et encore moins écrit. Mauriac l’a lu dans un journal, le répète dans un journal, et cette phrase prétentieusement absurde va, grâce aux journaux, être plus lue et commentée qu’aucun de mes livres, ainsi qu’il advient, presque toujours des fausses citations, qui, comme les mauvaises monnaies chassent les bonnes. Nouvel, excellent (et déplorable) exemple de la funeste prépondérance du journal. Je note cela par grande crainte de devoir sinon assumer plus tard la paternité de cette phrase apocryphe.»

On croirait cette mise au point d’aujourd’hui, avec cette énorme différence dans le style et la qualité de son auteur. De nos jours, on prête plus aux vedettes de la chanson et du cinéma qu’aux écrivains à l’intérieur de cette hallucinante médiasphère où tourbillonne le tout-venant. «On a lu dans les journaux que vous détestez les tomates farcies.

Est-ce que vous confirmez ?» «Vous portez en vous depuis longtemps l’ébauche de l’esquisse d’un projet de film. Peut-on en savoir plus sur cette entreprise ?». C’est à la vacuité des réponses, faites à des interrogations non moins creuses, que nous sommes souvent invités à la télé et dans certains journaux. Et on ne parle pas ici seulement des médias qui nous viennent d’ailleurs ; ceux-ci ont déteint leur médiocrité sur celle, déjà, bien installée ici et savamment entretenue par quelques apprentis médiocrates qui ont fait de la connivence une éthique et de l’inculture une compétence.

Et vous voulez que l’on trouve une chute à cette chronique après cela ? Essayons alors de revenir au point d’où l’on est parti, à savoir au journal de Kafka, même mois, même émoi et même année : «1914. 21 août. (…) Peut-être faudrait-il ne jamais travailler à mon histoire russe qu’après avoir travaillé au Procès. Dans cet espoir ridicule, qui ne s’appuie visiblement que sur une chimère mécanique, je me remets au Procès. Ça n’a pas été tout à fait en vain»