L’écriture comme imposture

«Tout art est autobiographique ; la perle est l’autobiographie de l’huître», disait Fellini. Mais comment savoir si c’est de l’art… ou du cochon si on n’a pas ouvert l’huître ? Comme dirait un humoriste,
aussi absurde qu’anonyme, à propos d’une boîte de conserve qu’on n’a pas su ouvrir, «le mode d’emploi est à l’intérieur de la boîte».

«Ne cultivent l’aphorisme que ceux qui ont connu la peur au milieu des mots.» Pour les inconditionnels amateurs des fulgurantes et drolatiques pensées du penseur franco-roumain Emil Michel Cioran, cette affirmation de par trop nombriliste est la preuve que l’on peut être profond tout en se marrant. Sauf que, même là, l’auteur de Syllogisme de l’amertume se gausse car, pour lui, «il est aisé d’être profond : on n’a qu’à se laisser submerger par ses propres tares.
Cette mise en abyme littéraire comme entrée en matière n’est pas pour donner envie de continuer d’écrire. Mais qu’y faire ? Le sujet est relatif aux mots et donc à la langue, à l’écriture et à la parole. Avant d’aller plus loin, signalons que les thèmes des chroniques sont en général fixés par les chroniqueurs eux-mêmes. En tout cas, en ce qui concerne l’humble auteur de celle-ci. C’est à la fois une liberté et une servitude. Car il est des jours où l’on a la nostalgie des sujets de dissertation d’antan en arabe comme en français et de ces «hallil oua naqich» («analyse et commente») que le prof vous impose avec cet air sadique de satisfaction que certains enseignants arborent en classe avant chaque «interro». Il est en effet dur et souvent paralysant d’entamer un texte avec l’ambition sinon la prétention de «traiter» un sujet.
Alors, les mots sont-ils là seulement pour apporter un soutien ou un support au sens que l’on veut donner au texte ? Vaste débat que l’on va éviter car on était déjà mal parti avec Cioran et son aphorisme. Encore qu’il n’ait pas tort de soutenir qu’on écrit court par peur au milieu des mots. Mais il reste à préciser que ce n’est pas donné à tout le monde, tant la bonne maîtrise de la langue réside d’abord dans le choix des mots. De plus, s’agissant d’aphorismes, genre littéraire où Cioran passe pour un maître ciseleur d’une langue illuminée de l’intérieur par une implacable lucidité, la concision doit épouser et porter le sens. L’aphorisme est en quelque sorte le slogan publicitaire de la pensée : une espèce de pub et de bande-annonce d’un thème de débat qui exigerait tout un ouvrage. Pour illustrer le propos apprécions à sa juste valeur ces deux aphorismes décapants du penseur franco-roumain : «L’histoire des idées est l’histoire de la rancune des solitaires.» Et cet autre, destiné aux écrivains : «Les sources d’un écrivain, ce sont ses hontes ; celui qui n’en découvre pas ou s’y dérobe est voué au plagiat ou à la critique.»
La semaine dernière, s’agissant du dernier livre de Jocelyne Laâbi, on a évoqué l’autobiographie et la dimension de la confession tout à fait rare dans les romans du genre écrits par des auteurs marocains. On ne parle pas ici des souvenirs d’enfance plus ou moins enjolivés, ni de ces écrits nimbés de nostalgie et découpés en tranches de vie. Ceux-là donnent parfois naissance à cette nouvelle tendance littéraire nommée «autofiction», basée sur une sorte d’invention du moi alternatif et du «je» narratif qui se joue de l’autobiographie et fait l’économie de l’imaginaire romanesque. «La peur de la stérilité, écrit Cioran, conduit l’écrivain à produire au-delà de ses ressources et à ajouter aux mensonges vécus tant d’autres qu’il emprunte ou forge. Sous des “Œuvres complètes” gît un imposteur.»
On a tant tartiné sur le meilleur moyen d’écrire sur soi et on ne va pas vous assommer avec ce débat mais on peut livrer cette citation du grand maître italien du cinéma, Federico Fellini, à propos de l’autobiographie : «Tout art est autobiographique; la perle est l’autobiographie de l’huître.» Présenté ainsi, on ne peut qu’être d’accord avec l’auteur de Mamma Roma qui avait mis tant de belles choses autobiographiques dans certains de ses films. Mais comment savoir si c’est de l’art ou du cochon si on n’a pas ouvert l’huître? Comme dirait un humoriste, aussi absurde qu’anonyme à propos d’une boîte de conserve qu’on n’a pas su ouvrir, «le mode d’emploi est à l’intérieur de la boîte»