L’économie du mouton

L’offre sur le marché est de 6 millions de têtes de mouton, pour une demande de 5 millions de têtes de pipe. Il y aurait 4.4 millions de mà¢les et 1.6 million de femelles. Mais, précise-t-on, l’abattage concerne 80% de mà¢les. Heureusement que dans ce cas, au moins, on n’a pas respecté la parité. Les agnelles l’ont échappé belle et peuvent pousser un bêlement de soulagement.

Dans cette chronique hebdomadaire qui débusque, de temps à autre, quelques petites mythologies de la vie quotidienne du côté de chez nous, on ne peut que sacrifier encore une fois à la tradition -et dans la presse, au «marronnier»- de la fête du mouton. Haute tradition qui remonte aux temps bibliques, le sacrifice du mouton est un invariant dans le long processus historique et le laborieux développement social de la communauté. Chacun trouve son compte dans ce mythe fondateur d’Abraham, du pasteur à l’éleveur et de ce dernier au sacrificateur et consommateur, en passant par le plus futé et le plus cupide de cette chaîne sacrificielle : à savoir le «chenna9», ce maquignon intermédiaire qui mange la laine sur le dos du mouton et fait son beurre sur le dos de tous. On vous fera grâce cette fois-ci de la symbolique de cette fête, symbolique dont tout le monde se fiche aujourd’hui tant cet événement a été depuis quelques années désacralisé et trusté par la société de consommation. On voit chaque année fleurir ces panneaux publicitaires de quelques sociétés de crédit qui rivalisent en offres pour attirer le chaland désargenté. Le dernier slogan, tout en rimes, vaut son pesant de viande sanguinolente : «Li b’gha haouli s’mine, yakhod cridi zouine». (Qui veut un mouton gras, prend un bon crédit). Et de proposer un crédit à la consommation de 5 000 DH remboursable sur 10 mois. Résultat des courses, le type qui s’endettera aura quasiment un an pour s’acquitter de son crédit avant de remettre ça pour le prochain mouton. Paradoxalement, ces sociétés prêtent surtout aux pauvres, contrairement à l’adage qui veut que l’on prête qu’aux riches. C’est un peu à l’image de ce qui s’est passé avec les «subprimes» aux Etats-Unis avec les conséquences que l’on sait. Mais là, c’est pour la bonne cause, n’est-ce pas ? Car c’est la tradition mon frère et tout citoyen a droit à son mouton, son agneau ou son bélier.  Puis tout cela finira en brochettes, «boulfaf» et partira en fumée comme une vaine prière lancée vers un ciel où des nuages jouent à dessiner des moutons.   

Cette année, certains journaux toujours à l’affût des infos qu’il vous faut annoncent une offre sur le marché de 6 millions de têtes de mouton, pour une demande de 5 millions de têtes de pipe. Bref, on nage dans l’excédent et pour ceux qui sont friands de chiffres et désirent en savoir plus : il y aurait 4,4 millions de mâles et 1,6 million de femelles. Mais, précise-t-on, l’abattage concerne 80% de mâles. Ouf ! Heureusement que dans ce cas au moins, on n’a pas respecté la parité. Les agnelles l’ont échappé belle et peuvent pousser un bêlement de soulagement. Enfin et pour être complet, on apprend qu’il existe des ateliers d’engraissement où l’on procède au gavage, durant cinq ou six mois, de moutons achetés auprès de petits éleveurs. Inutile de préciser que là aussi les intermédiaires se gavent  sur le dos du type qui a pris pour dix mois de crédit afin de se payer un «haouli s’mine» tel que vanté par la pub. Ainsi s’invente le mouton à cinq pattes, lequel finira en fumée sur le grand «kanoune» (brasero) du mythe et de la tradition. 

Restons dans l’engraissement du bétail mais des bovins cette fois-ci,  pour évoquer une info sur le fameux bœuf de Kobé au Japon piquée sur le Net et dont voici la teneur : Le bœuf de Kobé est «une viande de qualité, succulente, délicieuse, sublime, d’une tendreté extrême que seuls les Japonais peuvent produire aujourd’hui. Le secret ? Un bœuf nourri à la bière, massé au saké, et qui écoute les plus grands tubes de musique classique». La recette remonte aux temps anciens au Japon et dont le steak de 300 grammes coûte aujourd’hui jusqu’à environ 1 000 DH. Bigre ! Cela risque de donner des idées à ceux qui bidouillent dans les traditions pour faire du busines sous couvert de modernité. Mais appliquée aux ovins, on ne saurait ce que cette recette nipponne pourrait bien donner comme résultat. Pour la bibine, elle existe en version halal. C’est le massage au saké qui va poser un petit problème, et plus d’ailleurs la liqueur que le massage. Quant à faire écouter de la musique classique aux moutons, certes elle adoucit les mœurs, mais on ne sait pas si elle agira vraiment sur la tendreté de la viande. Cependant, on ne perd rien à essayer notamment auprès de ceux qui, craignant de voir le sang de la bête couler, répondront à une autre offre  que des hôtels de luxe à Marrakech et Agadir proposent en forme de pack spécial Aïd : un séjour en chambre double avec spa, fitness et piscine au prix d’un «haouli s’mine». Et si en sus de tout cela, on servait aux repas un gros steak d’un bélier «sardi» nourri à la bibine de chez nous, massé à l’eau de vie de figue après lui avoir fait écouter, en boucle, le langoureux chant andalou, «chamsou al 3achi 9ad gharrabate wa s’taghrabate…», on ne serait pas loin de l’extase.