L’économie dans une boule de cristal

J’ai déjà du mal à admettre qu’un patron digne de ce nom aille voire une voyante, mais s’il se fie à un service de ce genre pour tester la rigueur de sa gestion, c’est à se flinguer. Le premier à licencier dans
sa boîte pour faire des gains de productivité, c’est lui…

S’il est un secteur qui devrait être créateur d’emplois, c’est bien l’irrationnel ! Par irrationnel, j’entends la voyance, l’astrologie, la numérologie, la boule de cristal, les tarots, que sais-je ? Je vois déjà quelques économistes qui ricanent, sur le mode : le charlatanisme gagne les esprits les plus rationnels. Les économistes en question n’ont rien compris, comme c’est souvent le cas dans cette profession, où l’on est distingué, mais pas forcément futé. Ce qu’ils croient être une distinction est, en réalité, une méconnaissance. La réalité, qu’il va bien falloir regarder en face, est que la voyance, qui s’assigne pour fonction de prévoir l’avenir, devient un nouveau et redoutable concurrent à la prévision, au conseil à la décision. Oui, la voyance ! Un de mes copains, féru de ce genre de distraction, m’apprend qu’à Casablanca ce métier fleurit plus que d’autres. Sa clientèle ? Pas les rentiers et les retraités nantis de la ville, mais de hauts cadres de la banque, des décideurs de l’entreprise et pas des moindres.

On peut convenir que cela n’a rien de nouveau. L’être humain se passionne pour son avenir, cherche à savoir à l’avance à quelle sauce, amère, piquante ou douce il sera mangé, de quoi demain sera fait. Jadis, les rois n’hésitaient pas à suivre officiellement les avis de leur astrologue et ne rougissaient pas de ce tribut versé à l’inconnaissable. Il y a quelque temps, on apprenait que des chefs d’Etat consultaient régulièrement des voyantes. On supputait que les hommes politiques vont voir une voyante, discrètement, et quand l’une d’entre elles affirme avoir des «gens très importants» parmi ses clients, c’est tout bonnement invérifiable. Mitterrand n’aurait-il pas été un fidèle d’Elisabeth Teissier, astrologue réputée qui a fini par soutenir une thèse d’Etat en sociologie ? Aujourd’hui, c’est le jeu de l’irrationnel qui gagne l’esprit de nos décideurs économiques et chefs d’entreprises.

On peut dire que cette attitude irrationnelle s’explique en période d’incertitudes majuscules où le nombre d’angoissés du lendemain augmente. Pourtant, aujourd’hui, les affaires vont bon train. Certains vous diront qu’ils ont souvent observé des comportements irrationnels dans le monde de l’entreprise. Un très grand nombre d’entreprises, dont de très importantes, font massivement appel à la graphologie pour sélectionner les candidats. C’est bien la même chose : voilà des gens que l’on nous décrit comme très réalistes, qui le sont, comme le prouve tout leur parcours, et qui, cependant, dans certains cas, font appel à des techniques irrationnelles. Le premier mouvement est de rire, de se moquer. C’est naturel, mais la bonne question est, je crois, ailleurs : pourquoi des gens rationnels, lucides et intelligents font-ils appel, en certaines circonstances, à l’irrationnel ? S’ils le font, c’est qu’il est des circonstances dans lesquels il est de leur intérêt bien compris de le faire.

La nouveauté, c’est que face à la pression de la demande, non seulement les devins se sont modernisés en ouvrant de nombreuses boutiques de services mais certains d’entre eux n’hésitent pas à faire valoir leurs compétences dans des annonces publiées ici ou là. Bien sûr, avec ce brin de modernisme, le folklore de la voyance perd beaucoup de son charme. Fini les breloques extravagantes de la voyante, son maquillage excessif, les tentures étoilées, la magie des cartes qu’on retourne avec anxiété. Nos clients modernes sont plutôt fascinés par l’usage que font ces nouveaux devins des écrans de portable que par l’ambiance ésotérique des antres des voyantes. Les nouveaux venus dans ce métier se sont débarrassés de l’attirail obsolète, qui ne faisait vraiment pas sérieux. Nombre d’entre eux se donnent le look bon chic bon genre de cadres supérieurs, avec tout juste sur le grand bureau fonctionnel un minuscule dieu chat d’obédience un peu égyptienne pour rappeler qu’il exercent un métier particulier. Les services qu’ils offrent sont divers : le conseil en placements boursiers, le calcul de votre salaire idéal ou… les tests de bonne gestion de votre entreprise !

A ce petit jeu, les conseillers en finances risquent de perdre leurs marchés. En clair l’astrologie, de secteur marginal et informel, aura pignon sur rue. Mais la crédulité ira-t-elle aussi loin ? J’ai déjà du mal à admettre qu’un patron digne de ce nom aille voire une voyante, même en se cachant, mais s’il se fie à un service de ce genre pour tester la rigueur de sa gestion, c’est à se flinguer. Le premier à licencier dans sa boîte pour faire des gains de productivité, c’est lui… Il pourra toujours alors se faire embaucher par une voyante.