Leçon d’humilité

Plus que chaud, l’été a été tragique. Entre les tueries génocidaires en Syrie et la répression sanglante des pro-Morsi en Egypte, les images de mort ont saturé les écrans TV. Avec le « Printemps arabe », les démocrates en terre musulmane s’étaient mis à  rêver. Les révolutions ayant été confisquées par les islamistes, ils ont déchanté.

Le 29 juillet dernier, dans l’avion qui le ramenait du Brésil où venaient de se dérouler les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ), le pape François a eu cette phrase admirable. A une question posée sur les homosexuels par les journalistes, il a eu la réponse suivante : «Si une personne est gay (…), qui serais-je pour la juger». Tout chef de l’église catholique (plus d’un milliard de fidèles) qu’il soit, cet homme ne se considère pas en droit de porter un jugement sur l’inclinaison sexuelle de quelqu’un. Waouh ! Bonjour la leçon d’humilité ! Une leçon d’humilité sur laquelle on serait bien avisé, côté autorités musulmanes, de prendre exemple, qu’il s’agisse de l’homosexualité ou de toute autre question de liberté individuelle. Toujours en rapport avec cette actualité des JMJ 2013, il y a également ces images qui ont fait le tour du monde. Ces images de cette foule immense sur la célébrissime plage de Copacabana où, pour reprendre les titres des journaux, «soutanes et bikinis» cohabitaient dans la sérénité la plus totale. Pour les trois millions de jeunes chrétiens réunis en cette occasion, qu’importait en effet la tenue ! Même nu, on peut adorer Dieu, l’essentiel étant la communion avec le Très Haut et non ce que l’on porte sur le corps. Eh bien, que voulez-vous, même quand on n’est que peu porté sur les histoires de ciel, cela donne envie ! Cela donne envie de s’en aller aimer le petit Jésus et de quitter cet univers de plus en plus peuplé de barbes rageuses et de femmes engoncées dans des tentes. De tourner le dos à ces gens qui vous foudroient du regard dès lors que vous ne cachez pas ce corps qu’ils ne sauraient voir. Voyez nos plages. Les femmes en maillot s’y réduisent comme peau de chagrin, noyées dans cette masse masculine composée de pères, de frères et de maris exhibant sans problème leur anatomie pendant qu’à leur côté, filles, sœurs ou conjointes, couvertes de la tête aux pieds, suent au soleil ! A force, ce spectacle devient littéralement insupportable en ce qu’il vous flanque à la figure une inégalité (pardon une «complémentarité !») des sexes affichée et revendiquée. Il ne faut pas montrer son corps ! Parfait ! Mais alors que cet interdit soit bon autant pour les hommes que pour les femmes ! Et qu’ils nous laissent nous, mauvais musulmans ou mécréants résolus, profiter en paix des délices de l’eau. Nous allons aller brûler en enfer ! Soit ! Raison de plus pour savourer ici bas les joies de la mer ! Et de la terre !

Résistance. Comme au sortir de  chaque vacance estivale, ce mot-là  s’impose à l’esprit. Plus que chaud, l’été a été tragique. Entre les tueries génocidaires en Syrie et la répression sanglante des pro-Morsi en Egypte, les images de mort ont saturé les écrans TV. Avec le «Printemps arabe», les démocrates en terre musulmane s’étaient mis à rêver. Les révolutions ayant été confisquées par les islamistes, ils ont déchanté. Et puis, il y eut cet extraordinaire sursaut de la société égyptienne avec ces millions et ces millions de personnes déferlant dans les rues pour crier leur rejet des Frères et de leur politique liberticide. Las ! Les militaires s’en sont mêlés. Profitant du ras-le-bol populaire, ils ont récupéré la mise en destituant le président Morsi et en réglant leur compte par les armes aux Frères musulmans, leurs ennemis héréditaires. Ce faisant, ils ont assassiné dans l’œuf la démocratie égyptienne naissante. Comme en Algérie en 1992. Les libéraux qui les soutiennent font un mauvais calcul. Alors que l’exercice du pouvoir a révélé l’incompétence des Frères musulmans et dégonflé l’utopie qu’ils incarnent, les militaires en ont refait des martyrs en les tuant et en les emprisonnant. Dramatique et rageant ! En laissant le jeu démocratique se dérouler normalement, les Frères musulmans avaient toutes les chances de prendre une raclée aux prochaines élections, raclée qui aurait pu permettre une alternance libérale et l’émergence en Egypte de cet Etat de droit auquel le plus grand nombre aspire. L’échec des Frères musulmans en leur terre d’origine aurait alors impacté le mouvement islamiste à l’échelle internationale, signant ainsi le début de la fin de cette idéologie fondamentaliste qui plonge depuis plus de deux décennies le monde arabo-musulman dans la régression.

Nous n’y sommes pas encore, malheureusement. Grâce au général Sissi, les Frères musulmans égyptiens retrouvent un nouveau souffle. Et les nôtres avec eux. Mais si les politiques s’emmêlent les pinceaux, il appartient à chaque citoyen habité par l’idéal démocratique de faire de la résistance à son propre niveau. Résistance notamment en matière de libertés individuelles. C’est sur ce terrain-là, bien plus que sur celui de la justice, que le combat, en raison du poids culturel, est le plus difficile à mener. Mais il est vital de le faire, même de façon modeste, même en s’inscrivant dans la durée. Et à ceux qui s’arrogent le droit de condamner qui, selon leurs convictions, s’écartent «du droit chemin», d’opposer la formidable humilité de François, ce pape dont l’intelligence est de s’inscrire dans son temps.