Leçon de vie

Le Dr Sijelmassi était un esprit universel, à  l’image de ces médecins de l’Andalousie arabe ou de la Renaissance italienne, qui, en même temps qu’ils se penchaient
sur les mystères du corps, écrivaient des traités
de philosophie, s’intéressaient à  la trajectoire
des étoiles et se passionnaient pour l’art.

Quelques heures auparavant, au Dr Zayd, ami et confrère dont l’épouse, Maria, venait d’être emportée par la maladie, il avait téléphoné pour dire son chagrin. Il ignorait que ce serait là  l’un de ses derniers coups de fil. Le lendemain, les amis des deux familles passèrent d’un enterrement à  l’autre, celui de Maria à  la prière du dohr et le sien à  celle d’el asr. La Faucheuse avait eu gain de cause. Ce jeudi 18 octobre, Mohamed Sijelmassi nous quittait, laissant la culture marocaine orpheline. Il s’était pendant si longtemps employé à  faire oublier le mal qui le rongeait qu’on en était arrivé à  croire qu’il en serait toujours vainqueur. On s’était trompé, bien sûr, comme on se trompe toujours en pareille circonstance. Lui, peut-être, savait, sentait qu’il tirait sur ses dernières cordes. Mais, opiniâtre jusqu’au bout, il repoussa encore et encore le rendez-vous final jusqu’à  la parution de Maroc Méditerranée ; de Tanger à  Saà¯da, son ultime ouvrage. Il emporta le texte, tout chaud sorti des presses de l’imprimerie, dans la ville du détroit, faisant la sourde oreille aux exhortations à  la prudence de son médecin. Il voulait que Tanger – à  tout seigneur tout honneur – soit la première ville à  abriter la signature du livre. Elle fut la première… et la dernière. Il y rendit, la rencontre achevée, son dernier souffle. Il pouvait partir, l’âme en paix, son Å“uvre allait continuer à  vivre.

Mohamed Sijelmassi est mort comme il a vécu : debout. Quand ils diagnostiquèrent sa maladie, les médecins lui donnèrent quelques mois à  vivre. C’était il y a onze ans. Cette condamnation à  brève échéance fit mettre au Dr Sijelmassi les bouchées doubles. Son état de santé l’ayant contraint à  renoncer à  la médecine, il s’investit à  corps perdu dans sa passion de toujours, l’archivage et la mise en valeur du patrimoine culturel marocain, ce qui lui valut le prix de l’Académie française puis, en 2003, la médaille marocaine du Mérite intellectuel.

Le Dr Sijelmassi était à  l’image de ces médecins d’antan – Andalousie arabe, Renaissance italienne, Siècle des Lumières … – dont l’esprit universaliste faisait qu’en même temps qu’ils se penchaient sur les mystères du corps, ils écrivaient des traités de philosophie, s’intéressaient à  la trajectoire des étoiles et se passionnaient d’art. Pédiatre, Mohamed Sijelmassi n’en était pas moins chercheur, encyclopédiste et photographe de talent.

Né en 1932 à  Kénitra, il poursuivit ses études de médecine à  Paris, exerça un temps à  Marrakech avant de rejoindre Casablanca o๠il fut pendant de longues années le chef du service de pédiatrie de l’hôpital Averroes. En 1972 paraà®t le premier de ses ouvrages consacré à  la peinture marocaine, suivi d’un second sur les arts traditionnels (1974) puis d’un troisème sur la Mamounia. En 1976, L’art calligraphique arabe, écrit avec Abdelkébir Khatibi, asseoit sa notoriété sur le plan international. Dans un tout autre domaine, plus en rapport avec sa profession initiale, il publie deux livres dédiés à  l’enfance, dont l’un, Le guide des parents, lui vaut le Prix maghrébin de pédiatrie en 1993.

Une encyclopédie du Maroc, des ouvrages et des CD qui font, pan par pan, le tour du patrimoine culturel marocain à  travers un archivage minutieux de ses composantes, le legs de Sijelmassi est d’une richesse inestimable en matière de préservation de la mémoire. Mais, à  côté de l’Å“uvre en elle-même, nous lui devons une formidable leçon de vie. Jusqu’au bout, cet homme a refusé de se soumettre à  la maladie qui dévorait son corps. Sa fragilité physique, il en fit une force intellectuelle. Parce qu’il savait son temps compté, il s’astreignit à  ne plus en gaspiller la moindre parcelle. Toute son énergie se plaça dans la fixation des productions culturelles marocaines. Il avait compris que le meilleur moyen de lutter contre la mort était de s’inscrire dans la transmission. Aussi, plutôt que de se replier égoà¯stement sur lui-même et de se focaliser sur son mal, il Å“uvra pour les générations futures. Il voulait contribuer à  ce qu’elles soient fières de l’humus culturel dont elles sont issues. Qu’elles en connaissent les multiples facettes, sachent sa diversité et puissent ainsi, fortes de leurs racines, se construire et construire leur rapport au monde dans le dialogue et l’échange. Une belle leçon de vie que celle de ce parcours. Une leçon de courage et de don qui rappelle que vivre, c’est transmettre. Un art dans lequel Mohamed Sijelmassi passa maà®tre pour le plus grand bénéfice de tous.