Le vrai problème

Comment développer l’aptitude à entendre une pensée
opposée à la sienne ? Comment renoncer à stigmatiser l’adversaire
idéologique au profit d’un vrai combat d’idées qui dynamise
et enrichit ?

Acroire certains, nous serions sans cesse à vaciller au bord du gouffre. Certes, le 16 mai est passé par là. Des craintes que l’on aurait pu croire excessives ont connu une tragique concrétisation.
Sans vouloir réduire de leur portée, les événements traumatiques du printemps dernier se lisent toutefois à la lumière d’une dynamique qui transcende les frontières nationales. Ce qui s’est produit à Casablanca le 16 mai a eu lieu avec la même violence à Ryad, Istanbul et Djakarta. Si nous sommes dans l’œil du cyclone, nous n’y sommes pas seuls. Maigre consolation, pourrait-on dire, mais là n’est pas le propos.
On n’a pas attendu les kamikazes pour se voir dépeindre sous de sombres prémices le devenir de notre nation. Deux types de discours dominent la place publique: la rhétorique officielle sur les pas de géants effectués sur le chemin de la démocratie et de la modernité et le réquisitoire sans merci des procureurs en tout genre qui brossent un tableau apocalyptique d’un réel qui serait sur le point d’exploser. De temps à autre, quelques (très rares) commentateurs apportent une bouffée d’oxygène en procédant à des analyses qui, tout en pointant les graves dysfonctionnements du Maroc actuel, mettent les faits en perspective et s’interdisent d’insulter l’avenir. Mais ils restent l’exception.
Le pessimisme dédaigneux qui, d’un revers de la main, balaie tout espoir de sortie du tunnel est autrement plus prisé. Au-delà d’une réalité dont tout le monde s’accorde à reconnaître le caractère hautement problématique, il se développe une forme de disposition mentale qui, faute de pouvoir inventer des possibles, cultive un nihilisme destructeur. Tout va mal ou, mieux encore, tout va de mal en pis, telle est la litanie qui revient encore et encore, parlant du pays comme d’un malade atteint d’une maladie incurable. Pourtant le plus grand mal dont souffrirait celui-là ne serait-il pas justement dans cette désertion des champs de l’espoir, dans ce désamour et dans cette perte de foi en soi qui condamne au pire, faute d’être capable de rêver du meilleur ?
«Le Maroc connaît-il une situation de mutation ou une situation de crise ?» Cette (excellente) question est l’une de celles, nombreuses, qui ont afflué lors d’un séminaire organisé récemment à Bouskoura. Suite aux événements du 16 mai, deux ONG, Al Massar et Mountada al mouwatana, ont initié, dès juin 2003, une réflexion sur la manière de faire rempart au terrorisme. S’inscrivant dans cette perspective, la rencontre de Bouskoura visait la mise en place d’un espace de dialogue où toutes les tendances idéologiques se retrouveraient pour réfléchir ensemble – et dans le respect des opinions de chacune – sur les défis majeurs auxquels le Maroc doit faire face.
Il est apparu qu’à côté de la définition des priorités, la réflexion doit en premier lieu aborder la problématique du débat lui-même. Comment, en effet, parer au déficit de culture en la matière et développer l’aptitude à entendre une pensée opposée à la sienne ? Comment renoncer à la stigmatisation de l’adversaire idéologique au profit d’un vrai combat d’idées qui dynamise et enrichit?
Le Maroc profond n’a que faire de ce type de luxe, pourrait-on rétorquer, ses besoins fondamentaux étant autrement plus concrets. Pourtant, tout est lié. Sans une élite sociale, politique et intellectuelle qui joue son rôle de locomotive, aucun pays ne peut espérer aller de l’avant.
Aujourd’hui, entre ceux-là mêmes à qui il revient d’assumer cette tâche, le fossé s’élargit. Deux mouvances évoluent en parallèle, chacune enfermée dans son univers et développant à l’égard de l’autre rejet et incompréhension. Surfant sur la colère et la révolte à l’égard d’un Occident qui pratique la politique de «deux poids et deux mesures», la première exalte la dimension identitaire à l’aide de concepts qui, étant ceux du religieux, parlent à la population. La seconde, pour sa part, use d’un langage moins familier pour défendre un projet de société démocratique ancré dans la modernité et l’universalité des valeurs. Quand l’une parle de liberté et d’égalité, l’autre embraye sur justice et solidarité. Se regardant en chiens de faïence, ces deux mouvances se combattent sans s’affronter directement. Or c’est par le débat que les idées sont mises à l’épreuve, c’est par le débat que l’on peut espérer en faire émerger de nouvelles. Au-delà des gesticulations des uns et des autres, une espèce de chape de plomb pèse sur les esprits. Un vrai problème