Le vrai défi

Son hospitalité qui ne se dément pas tout comme les avancées réalisées en matière de modernisation sont des faits à mettre à l’actif du Maroc. Des progrès ont été enregistrés qu’on ne saurait minimiser.

Le monde a vu la page 2015 tourner sans grand regret. Car, à plus d’un égard, cette année fut moche et triste. On ne peut qu’espérer un meilleur cru pour 2016 bien que les indicateurs, ici et ailleurs, ne prêtent guère à l’optimisme. Les situations sont si complexes et les défis à relever si nombreux !
Au Maroc, c’est par une mauvaise nouvelle qu’on démarre l’an : faute de pluie, l’année agricole risque d’être compromise, ce qui signifie déprime économique et exode rural dans un climat déjà fortement perturbé par la psychose terroriste. Le déploiement sans précédent des forces de l’ordre (100 000 policiers et gendarmes) pour sécuriser le pays lors des fêtes de Noël et du Nouvel An a donné un aperçu grandeur nature de la réalité de la menace suspendue au-dessus de nos têtes. Une menace avec laquelle il nous faudra cependant bien apprendre à vivre, sachant qu’aucun dispositif de sécurité n’est infaillible face à des individus déterminés. Et tant qu’on ne s’attaquera pas à ses causes profondes, le risque terroriste restera partie intégrante de notre quotidien. Toutefois, les raisons de s’inquiéter pour notre pays et son avenir vont bien au-delà de la conjoncture présente, si préoccupante soit-elle. Elles sont dans le tour pris par les relations sociales, dans le délitement du socle des valeurs qui assurent la qualité du vivre-ensemble et permettent le développement économique. Les valeurs du travail, de l’engagement, de la parole donnée. De même que dans cette course effrénée à la réussite matérielle qui obnubile et aveugle au détriment de toute autre considération. A force d’y être immergé, on finit par s’habituer à évoluer dans un environnement où il faut se méfier de tout et de tout le monde, où la véritable insécurité n’est pas celle engendrée par les terroristes mais par une justice défaillante et parfois à la solde des orchestrateurs de mauvais coups, par un environnement où la santé comme l’éducation fonctionnent à deux vitesses, laissant sur le bas côté les non-fortunés, à savoir la grande majorité des Marocains. On reprend conscience de cette réalité à l’occasion, à travers notamment le regard de ceux de nos concitoyens  revenus au pays après une longue absence et une expérience de vie ailleurs. Leur effarement donne la mesure de l’importance de la régression éthique dans laquelle on s’enfonce au point de risquer perdre pied. Après avoir quitté Marrakech à l’âge de 18 ans et écoulé l’essentiel de sa vie dans un pays européen, Faiza avait pensé revenir à la retraite dans sa ville natale.

Mais l’expérience de la construction d’une maison et les déboires rencontrés à cette occasion l’ont dégoûtée au point de la faire complètement renoncer à son projet de retour définitif. «Je ne me vois plus vivre ici. Je ne reconnais plus mon pays, confie-t-elle. Les gens sont devenus faux, ils n’ont pas de parole, ils te roulent tant qu’ils le peuvent, ne savent pas ce qu’est le travail bien fait. Et puis, cela ne parle qu’argent, c’est la seule chose qui intéresse et fonde les discussions. J’abandonne. Je préfère retourner là où j’étais, où on te considère pour ce que tu es, où la loi te protège». Ce témoignage, loin d’être unique, appuie sur ce qui fait mal. Alors, certes, on pourrait lui opposer le ravissement des retraités étrangers qui choisissent de venir vieillir au Maroc et se disent enchantés par le beau temps et l’accueil qui leur est réservé. Mettre en avant les pôles de modernité nouvellement créés, le développement des routes et des infrastructures, la réalisation de grands chantiers… Son hospitalité qui ne se dément pas tout comme les avancées réalisées en matière de modernisation sont des faits à mettre à l’actif du Maroc. Des progrès ont été enregistrés qu’on ne saurait minimiser. Mais aucun développement véritable ne sera vraiment possible tant qu’on n’aura pas acquis le sens du travail bien fait. Qu’on n’aura pas réappris l’honnêteté à nos enfants, qu’on se sera rééduqué à la parole donnée. Que la «kelma» aura refait son apparition dans nos échanges, commerciaux et autres. Nos têtes sont à l’image de nos rues ; elles ont besoin d’un nettoyage en profondeur. Mais comment opérer ce grand ménage ? Là est la grande question. Et le vrai défi.