Le vieil homme et la justice

Comment un homme dont la maison a été combriolée se retrouve condamné pour avoir tiré sur ses agresseurs. La justice est parfois injuste.

On a souvent traité d’affaires de justice, constatant parfois certains excès, certaines fautes ou erreurs d’appréciation, de la part des principaux acteurs. Lorsque cela est avéré, il est facile de se gausser, se moquer ou critiquer. On oublie trop souvent que la justice est d’abord une affaire d’hommes, et que ces derniers, faits de chair et de sang, sont comme tout être humain sujets à l’erreur, ou à une interprétation particulière de cas spéciaux.

Mais que l’on se rassure, le phénomène n’est pas l’apanage du seul Maroc, comme l’illustre l’histoire suivante et toute récente, qui s’est déroulée en France.

Il s’agit donc d’un paisible retraité de 73 ans vivant seul dans sa maison de campagne, entouré de ses moutons, chèvres et chats. Une nuit pendant qu’il dormait, son sommeil est troublé par des bruits curieux, des frottements bizarres qui attirent son attention. Prêtant l’oreille, il distingue des chuchotements à plusieurs reprises, et entrevoit même brièvement la lumière d’une lampe torche.

Pas de doute, des cambrioleurs sont entrés dans la maison et semblent en pleine activité. Notre homme n’a pas froid aux yeux, c’est un ancien baroudeur, et il en a vu d’autres. Il avertit par téléphone la gendarmerie la plus proche, qui lui conseille de se barricader en attendant l’arrivée d’une équipe d’intervention.

Mais le vieil homme entend des bris de vaisselle, des chocs sourds : les voleurs, non satisfaits de cambrioler, s’adonnent également à la démolition de tout ce qu’ils trouvent, et qu’ils ne peuvent emporter. Il ne peut rester les bras croisés pendant que l’on saccage sa maison.

Fin chasseur, il dispose dans ses armoires de plusieurs fusils, adaptés à chaque situation : la chasse au gros, à la perdrix ou au sanglier. Il en sort un de calibre moyen, le charge, et vérifie son bon fonctionnement. Puis il ouvre violemment la porte de sa chambre, et, tout en se dissimulant derrière une commode, lance d’une voix forte : «Ne bougez plus, je suis armé, et la gendarmerie prévenue est en route !»

Aucune réponse, il fait noir dans le salon et l’on ne voit pas grand-chose. Après quelques instants de silence, le vieil homme devine des chuchotements, entend une fenêtre qui s’ouvre et aperçoit furtivement deux ombres qui s’enfuient dans le jardin.

«Arrêtez-vous ou je tire» , lance-t-il aux fuyards en guise de sommation. Peine perdue : dans la pénombre les deux silhouettes cavalent de plus belle. Il épaule son fusil, vise les jambes du voleur le plus proche et ouvre le feu. Il ne le voit pas s’écrouler, car ses propres automatismes de chasseur et d’ancien soldat ont pris le dessus : il recharge son arme automatiquement (comme il l’a déjà fait des centaines de fois, à la chasse ou à la guerre), se tourne vers le second voleur et tire instinctivement dans sa direction !

Entre le moment où il a été réveillé et l’instant présent, il ne s’est pas écoulé plus de dix minutes, et voilà les gendarmes qui arrivent, entendent des coups de feu, ne comprennent pas bien la situation, et le mettent en joue, le sommant de déposer son arme et de s’allonger face contre terre. Puis ils s’occupent des deux corps allongés, et là, stupeur !

D’abord les voleurs sont des voleuses, de jeunes adolescentes de 16 et 17 ans ; ensuite leurs blessures sont  assez sérieuses : l’une a reçu une balle dans la cuisse, et l’autre se retrouve avec un poumon perforé ; le tireur lui est en état de choc : il pensait avoir affaire à des voleurs aguerris, mais ce n’étaient que des gamines chapardeuses ; il croyait les avoir légèrement touchées, mais leur état est grave. 

Présenté au parquet, le vieil homme est inculpé de coups et blessures volontaires ayant entraîné une incapacité ( ?!) de plus de vingt jours, ainsi que pour usage immodéré d’arme à feu. Les jeunes filles, elles, se voient notifier une poursuite pour intrusion dans une propriété privée. Le premier est incarcéré séance tenante, les autres restant libres de leurs mouvements.

Aussitôt un mouvement de protestation s’organise dans le village où se sont déroulés les faits. Ainsi donc, on ne peut plus se défendre contre des voleurs ? Ainsi donc fonctionne la justice ? Et d’abord, peut-on réellement parler ici de justice ?

Celle-ci se défend mollement, arguant du fait que les jeunes voleuses n’étaient pas armées, qu’elles tournaient le dos au tireur, que la légitime défense n’était donc pas avérée, puisque le vieil homme n’était pas vraiment menacé dans son intégrité physique, et qu’en tout état de cause, la riposte doit être proportionnelle à la menace.

La loi est la loi, certes, mais rien n’empêche une souplesse dans l’interprétation et la mise en œuvre. C’est ce que fera avec beaucoup de doigté le magistrat qui aura en charge cette affaire. Il remettra rapidement le vieil homme en liberté, abandonnera les poursuites, et confiera les jeunes filles à un centre de rééducation pour essayer de les remettre dans le droit chemin dans de meilleures conditions.

On appelle cela une justice de proximité, toujours à l’écoute des citoyens.