Le tribunal et les petites contraintes du Ramadan

Nous voici donc, comme chaque année, au mois sacré de Ramadan -je souhaite à tous les lecteurs qu’il soit paisible et agréable-. Tout va changer : les horaires, les habitudes, la routine annuelle, tout ceci connaîtra de profondes mutations, et c’est aussi le cas au Palais de justice.

Lorsque Ramadan arrive, cela se remarque tout de suite, car l’affluence dans les tribunaux diminue…, paradoxalement tout en augmentant. Explications. Durant le mois sacré, bien des juges ou des fonctionnaires décident de faire le petit pèlerinage, la Omra. Bien sûr, les jours d’absence sont défalqués de leur temps de vacances, mais quand ils sont huit ou dix (sur une centaine de magistrats), cela désorganise tout de même le fonctionnement des tribunaux. Il faut aussi que les juges restants assurent des permanences, s’occupent des dossiers urgents de leurs collègues absents, cela tout en gérant les affaires courantes : car le flux ne tarit jamais dans ce monde. Donc on constate de fait une diminution des audiences civiles et commerciales, et l’on remarque, dans les couloirs, bon nombre de bureaux fermés.

Les seuls services qui tournent normalement sont les services dédiés aux urgences. Ainsi, à titre d’exemple, les audiences correctionnelles de flagrant délit augmentent de manière spectaculaire. Nul ne l’ignore, Ramadan agit différemment sur les individus, parfois exacerbe les tensions, surtout chez les personnes sevrées de café matinal ou de nicotine. Et donc, dans les rues et avenues, on assiste fréquemment à des empoignades d’automobilistes nerveux, des altercations entre personnes énervées, ou tout autre comportement inhabituellement agressif. Tout ceci crée de la pagaille dans les rues, nécessite l’intervention de la police, et les intéressés se retrouvent en garde à vue avant d’être déférés à l’audience des flagrants délits. Dans ces audiences, la particularité est d’y retrouver des personnes qui, en temps normal, ne seraient jamais arrivées là. Des membres de professions libérales, des artisans, hommes d’affaires, parfois même des fonctionnaires ! Au moment de comparaître, tout le monde est surpris, car les profils ne correspondent pas à ceux de délinquants… Mais c’est ainsi durant Ramadan, où les nerfs des gens sont en général à vif, la tension augmentant à mesure que la journée s’écoule, et qu’approche le moment tant attendu du f’tour. Et à propos d’audiences, celles du Ramadan sont assez difficiles à supporter. En effet, dans notre beau pays, on semble encore ignorer les bienfaits d’une climatisation généralisée. On maugrée juste un peu, puis on se convainc que, finalement, il ne fait pas si chaud que ça. Mais le problème est ailleurs, et si Jacques Chirac est passé à la postérité avec sa fameuse sortie sur «les bruits et les odeurs», ici nous retiendrons surtout les odeurs. Pour des raisons pratiques, les gens mangent tard dans la nuit, l’hygiène buccale n’est pas toujours respectée, et donc les haleines sont souvent «fétides», ce qui crée une odeur assez bizarre, inconnue les autres mois de l’année. Mais à part ça, tout va bien, et on observe une certaine léthargie, dans laquelle tout le monde sombre peu à peu. C’est aussi une période estivale, correspondant comme tous les ans avec une relâche du système judiciaire : de juin à fin septembre, les fonctionnaires profitent également du répit qui leur est offert pour, tout en joignant l’utile à l’agréable, prendre du repos et en même temps procéder au classement des dossiers en cours : ceux qui sont encore audiencés, les délibérés, les jugements afin de pouvoir ultérieurement produire tout document réclamé par un magistrat : lettres, factures, souches ou bons de commande. C’est aussi le moment que choisit l’administration du tribunal pour procéder aux réparations et autres travaux d’entretien obligatoires : un tribunal est un endroit qui reçoit du public, et doit donc répondre à certaines normes, aussi bien de sécurité que d’hygiène; les entreprises concernées dressent donc leur échafaudage le temps de quelques semaines, et réparent ampoules, canalisations, ventilations ou vitrages divers, alors que d’autres ouvriers badigeonnent les murs de peinture fraîche afin de leur redonner un éclat. Et en septembre, tout le monde, avocats, justiciables, fonctionnaires ou autres découvriront un Palais de justice flamboyant, comme il l’est la nuit, lorsqu’il se retrouve illuminé. Spectacle que j’invite d’ailleurs les lecteurs noctambules à aller admirer le soir : Ça vaut le détour ! Et bon Ramadan à toutes et à tous.