Le train de la vie

On peut identifier les navetteurs vétérans à  leur capacité
à  somnoler moins de trois minutes après le départ,
puis de sombrer dans un sommeil profond et sonore ;
mais aussi à  celle de capter la topographie du trajet comme si elle était inscrite dans leur subconscient.
Alors qu’un passager non averti gagné par le sommeil
ratera son Rabat-Agdal et se retrouvera à  Taroudant.

C’est une enfilade de maisons inachevées aux toits hérissés de fils de fer. Situées dans ces quartiers improbables de la périphérie urbaine que traverse les lignes de chemins de fer, elles sont les répliques exactes de la plupart des autres demeures dans la majeure partie des autres quartiers à travers le pays. Le trafic ferroviaire est la seule attraction mobile, changeante et toujours identique dans ce paysage de désolation : des trains, de navette, de marchandise ou de long cours ponctuent de leur vacarme passager la vie quotidienne de ces quartiers. C’est du moins l’idée que l’on pourrait s’en faire, vu d’un train passant son chemin à toute allure.

Le navetteur du TNR Casa-Kénitra est un rêveur solitaire et parfois solidaire. On le reconnaît à son air bougon, son petit sac en plastique ou son cartable posé nonchalamment sur le siège voisin vacant. Une façon de marquer son territoire gagné au prix de milliers de kilomètres avalés et légitimé par sa petite carte plastifiée d’abonné annuel. Tout cela lui donne cet air farouche du conquérant de la voie ferrée qui ne supporte pas que d’autres passagers viennent occuper la place réservée à son petit bagage, ni celle qui lui sert de reposoir pour ses pieds endoloris. Ce bagage de cabine, de par son contenu, constitue parfois une partie de son intimité : journal, livre, ordinateur portable ou dossiers chez telle catégorie socioprofessionnelle ; quelques affaires de toilette, un reste de sandwich ou des boîtes à repas à emporter («Tupperware») pour d’autres. Voilà pourquoi, peut-être, toute occupation du siège voisin par un nouveau passager est considérée comme une intrusion dans l’intimité du navetteur au long cours. Il n’est que d’observer son visage lorsqu’une personne lui demande, même gentiment, si le siège à côté est libre : «Khaouia akhouia had l’blaça ?» (Elle est libre cette place, mon frère ?). Cette question, somme toute fraternelle, est reçue comme une entrée par effraction dans sa chambre à coucher. Elle a pour toute réponse, après un rictus et un long soupir, un geste brusque pour enlever les affaires du siège convoité. Tout est dit et c’est à une promiscuité belliqueuse que «l’intrus» est exposé tout le long du trajet. Les plus mal reçus sont souvent les passagers, autochtones ou étrangers, de la correspondance de l’aéroport qui changent à la gare d’Aïn Sebaâ. Probablement à cause de leur excédent de bagages qui traîne entre les genoux ou de cette «étrangeté» faite de fatigue et de tendance à poser des questions idiotes sur les prochains arrêts.

Mais le navetteur solitaire et bougon peut quelquefois se montrer solidaire et souriant. En général, cela se passe mieux avec un autre navetteur de longue date, un confrère quoi, de préférence de l’autre sexe, ou du même sexe, mais avec le même look, lorsque la navetteuse arbore un fichu autour de la tête et tient dans la main un Coran de poche ou tout autre écrit religieux, genre Aâdab al Qabr (tourments ou supplices d’outre-tombe.) Pour peu que l’on tende l’oreille en feignant de lire un livre profane, on peut saisir des conversations qui fichent la trouille sur l’ouvrage en question, disponible aussi en CD (à quand le DVD ?). Il y a aussi, c’est nouveau et sur CD, l’interprétation halal des rêves qui ferait douter le freudien le plus convaincu. On apprend plein de choses sur un trajet d’une heure, plus les retards, lesquels, eux, déclenchent des conversations dignes des éditoriaux les plus enflammés de la presse locale.

Mais ce type de conversation laisse de marbre une autre catégorie de navetteurs et vétérans du rail. On peut les identifier à cette extraordinaire capacité à somnoler moins de trois minutes après le départ, puis de sombrer dans un sommeil profond et sonore ; mais aussi à celle de capter la topographie du trajet avec ses petites gares, ses petites pannes et ses grandes stations, comme si elle était inscrite dans le subconscient de leur endormissement comme sur une carte routière. Alors qu’un passager non averti mais gagné par le sommeil, notamment celui de la correspondance de l’aéroport décalé par les fuseaux horaires, risque de rater son Rabat-Agdal et de se retrouver à Taroudant. On ne parlera pas cette-fois-ci des navetteurs sympas, de plus en plus nombreux, toujours prêts à rendre un service, à offrir un café, à partager la grille des mots croisés et les bonbons mentholés ; ceux qui jettent de temps à autre un regard optimiste sur les paysages verdoyants ou poussent un soupir au vu du gris des quartiers improbables où des maisons inachevées aux toits hérissées de fil de fer regardent passer les trains. Non, de ceux-là on ne parlera pas, parce que ces gens-là, monsieur, sont toujours à l’heure et à hauteur du temps marocain et cela n’intéresse personne. Mais qu’importe !, chantons avec eux ce refrain de Bécaud: «Le train de la vie/ est un petit train qui va/ des montagnes de l’ennui/ aux collines de la joie»