Le train de la lecture sifflera trois fois

C’est assurément une des grandes nouvelles de cette rentrée culturelle qui ressemble à  une sortie d’usine un jour de pluie dans un pays du Nord, ou comme dirait Driss Chraïbi, « sous un ciel bas et lourd, quelque chose comme Strasbourg ».

C’est assurément une des grandes nouvelles de cette rentrée culturelle qui ressemble à une sortie d’usine un jour de pluie dans un pays du Nord, ou comme dirait Driss Chraïbi, «sous un ciel bas et lourd, quelque chose comme Strasbourg». C’est donc avec une joie, qui n’a d’égale que le bonheur d’un navetteur qui voit arriver son train à l’heure et y trouve une place vide, que l’on veut saluer cette initiative dont voici le communiqué tel qu’émis il y a plus d’un mois déjà. «L’Union des écrivains du Maroc (UEM) et l’Office national des chemins de fer (ONCF) ont convenu de soutenir “un plan culturel” visant notamment l’encouragement de la lecture dans les espaces publics à travers l’initiative “Train de la lecture”. Il s’agit de la distribution gratuitement de publications de l’union dans les gares ferroviaires, et dont l’édition sera financée par l’ONCF». Et en plus, les deux parties ont passé un accord pour la création d’un «Grand prix national» du roman marocain en langue arabe qui sera sponsorisé par l’office. Pourquoi seulement en arabe ? (Là c’est le chroniqueur qui s’interroge et commente).

C’est compréhensible et ce n’est que justice lorsqu’on sait que les écrivains de langue française peuvent concourir, au Maroc, pour le nouveau et chic prix du palace de Marrakech La Mamounia, au prix prestigieux du Grand Atlas de l’ambassade de France ; et en France à tout ce que ce pays offre comme consécrations littéraires en automne et toute l’année durant. Mais laissons le prix de côté pour nous intéresser à cette initiative, ô combien louable, qu’est la distribution gratuite de livres dans les gares. Du jamais vu dans aucune gare du monde où normalement ce sont des librairies qui vendent des ouvrages que le voyageur pressé achète rapidement en courant rattraper son train. Lieux d’attente par excellence, les gares sont la topographie exacte de l’ennui, lequel a été souvent à l’origine de la passion de lire chez maints lecteurs. Pour les non-passionnés, on trouve souvent dans ces librairies des ouvrages dits «livres de gares», dont l’inénarrable et le bien nommé Guy des Cars avait offert un patronyme qui, à une lettre près, faisait l’affaire. De plus, et au vu de la qualité littéraire des son œuvre, on peut dire qu’il n’avait pas volé toutes les vannes que l’on faisait autour de son nom.

Qu’en est-il chez nous en attendant l’impression, l’édition et la distribution gratuite des livres dans les gares du pays ? Au train où vont les choses dans le secteur de l’édition, on a donc du temps pour faire le bilan et, comme disent les experts, évaluer l’existant. D’abord, dans les gares qui méritent ce nom, c’est-à-dire dans les grandes  villes dont la capitale, il n’y a pas de librairies. Il y en a déjà si peu dans les centres urbains et peu ou pas même dans les autres quartiers aussi cossus soient-ils. Pourquoi ? La question a déjà été posée plusieurs fois, des enquêtes ont été élaborées, des colloques organisés et des tables animées autour de ce mystère : pourquoi ne lit-on pas chez nous ? La presse vend le même nombre d’exemplaires depuis plus de 20 ans (autour de 350 000) et le best-seller dans l’édition flirte avec les 5 000 livres. Avec l’avènement de la génération digitale et numérique, les choses ne risquent pas de s’améliorer. Résultat : on assiste à la naissance d’une génération de lecteurs, des espèces de mutants qui n’ont jamais ouvert un livre de leur vie mais qui ne ferment jamais leur ordinateur ou leur Iphone. Mais cela n’est pas la faute des gares qui ne disposent pas de librairies. C’est «une énigme enveloppée dans un mystère», comme disait Winston Churchill.

Lire en voyageant est un autre plaisir du voyageur sachant lire et rêver. Mais parmi les voyageurs sachant lire, il y a tant de dormeurs-ronfleurs ; de croiseurs de mots ; de croiseurs de bras durant une heure entre Rabat et Casa ; de croiseurs de regards qui vous regardent lire tout le long du voyage en fixant votre lecture comme fascinés par l’objet ou alors étonnés que l’on puisse s’adonner à une pratique si étrange et étrangère ou si profane lorsque le livre n’est pas un petit Coran de poche respectueusement enveloppé dans une noble étoffe. Ce voyageur sans livre et sans rêves ne jette jamais un regard sur le paysage qui défile, les champs trempés par la pluie ou inondés de lumière, les petits villages qui se prennent pour des petites villes en prenant de la bedaine à chaque année, les maisons inachevées qui exhibent leurs tuiles rouges rongées par les intempéries. Non, il regarde lire l’autre voyageur qui lui fait face dans un train transportant d’autres voyageurs qui, eux-mêmes, se regardent ou fixent le seul et le rare usager des transports ferroviaires plongé dans sa lecture.

Et c’est ainsi que ce dernier se rend compte de tous ces yeux fixés sur lui. Il se sent coupable de se livrer tout seul à une pratique devenue presque honteuse. Avant de fermer son livre, il veut sortir un calepin pour noter une phrase, un passage du livre. Et c’est là qu’il se rend compte que si l’acte même de lire est déjà considéré comme une étrange anomalie, écrire relèverait alors d’une folie, sinon d’une hérésie caractérisée. Vivement alors la concrétisation de l’accord passé entre l’union et l’office pour qu’enfin le train de la lecture siffle trois fois afin que la lecture soit gratuite, généralisée mais, hélas, pas obligatoire !