Le tournant du microcrédit

Au regard de l’importance que revêt ce secteur, les associations de microcrédit devraient faire l’objet d’une surveillance accrue et d’actions visant leur mise à  niveau. L’enquête sur l’évolution de l’endettement croisé et des créances en souffrance menée par Bank Al-Maghrib est assez significative à  ce sujet.

Segment non négligeable du paysage financier national, le microcrédit a vu son activité évoluer rapidement. Le développement considérable des associations de microcrédit atteste de la carence que pouvait causer l’absence ou l’accès restreint au crédit. Le fondement principal du microcrédit consiste à combiner un objectif social, celui de la lutte contre la pauvreté, et un objectif économique, celui de la viabilité financière des opérations qui sont réalisées. Ces deux objectifs sont-ils contradictoires ? Le secteur s’est développé d’une manière rapide. Des  institutions ont fait évoluer le secteur vers plus de professionnalisme. La densité du réseau avec un maillage de plus en plus fin y compris dans le milieu rural a fait que l’effectif de la population servie dépasse les 1,3 million de clients actifs dont 54% de femmes, et l’envergure des encours a atteint 5,7 milliards de dirhams. Néanmoins, la capacité effective des associations à accroître le bien-être économique et social de leurs clients suscite un débat.  La motivation première de la plupart des promoteurs des associations de microcrédit est de lutter contre la pauvreté des personnes les plus démunies des milieux urbain et rural, en priorité les femmes, qui ne bénéficient d’aucun programme d’aide, ni d’aucun accès aux sources de financement traditionnelles. Il s’agit d’aider les bénéficiaires à créer ou développer un projet en relation avec leur savoir-faire. Est-ce que l’action des institutions de la micro-finance atteint les pauvres (ou les plus pauvres) ? Est-ce qu’elle contribue à faire sortir les pauvres de la pauvreté ? Des opérateurs de microcrédit font montre d’une grande réserve à ce sujet. Quelques indicateurs de  résultats montrent une grande convergence sur le fait que les plus pauvres sont généralement la catégorie qui bénéficie le moins de la micro-finance. Les candidats au microcrédit doivent avoir une activité ou un projet de progrès, une identité sociale. Ces caractéristiques ne correspondent pas souvent à celles des plus démunis. Le microcrédit doit bénéficier d’abord aux pauvres. Et ensuite aux investisseurs et aux TPE. Entendez par là des investissements qui profitent aux pauvres, dans des secteurs délaissés par l’Etat et les banques. Au regard de certaines pratiques locales comme les taux élevés des intérêts, les exigences de garantie, la concentration des associations dans des zones relativement viables, on peut se demander si ce sont véritablement les plus démunis qui profitent aujourd’hui des services de la micro-finance. C’est ce qu’explique Mohammed Yunus, le chantre de la micro-finance : «Je ne suis pas contre le profit… je suis pour le business social.  J’ai une règle idéale, une limite à ne pas franchir : les taux d’intérêt ne devraient pas dépasser de 10% à 15% ceux du marché. Au-delà, on entre dans une zone rouge». Comment dès lors ajuster le ciblage sur cette catégorie ? La réponse passe peut-être par l’adaptation des modes d’intervention, la recherche de solutions innovantes. La question mérite d’autant plus d’être posée que le microcrédit sera en prise avec les premiers effets de la crise financière mondiale. Certains optimistes vous diront que la micro-finance ne sera pas affectée par la crise actuelle. Le ralentissement de l’économie mondiale va, au contraire, frapper les pauvres de plein fouet. Et, en période de grandes difficultés économiques et de montée du chômage, beaucoup de gens qui n’ont plus l’espoir de trouver un emploi salarié se tournent vers le microcrédit. Les petits acteurs du microcrédit expriment leurs inquiétudes : l’un des premiers effets de la crise, c’est le coût de l’argent qui augmente, la difficulté de trouver les ressources. Le risque à moyen terme, c’est la réduction des portefeuilles, une augmentation des taux de prêts et une hausse du non remboursement. Les organisations qui opèrent dans le secteur se font une concurrence intense dans le recrutement des clients. Cela diminue la vigilance de ne plus prêter aux mauvais payeurs: si un client ne rembourse pas, il a toujours la possibilité d’emprunter ailleurs. Pour atteindre leur quota, les employés des organisations acceptent des clients sans vérifier leur capacité à rembourser. Et, pour maintenir le remboursement à 100% malgré des clients plus fragiles et des incitations plus faibles, ils doivent se faire de plus en plus persuasifs… Le microcrédit connaît donc une phase de transition. Au regard de l’importance que revêt ce secteur, les associations de microcrédit devraient faire l’objet d’une surveillance accrue et d’actions visant leur mise à niveau. L’enquête sur l’évolution de l’endettement croisé et des créances en souffrance menée par Bank Al-Maghrib est assez significative à ce sujet. Le cadre réglementaire régissant ce secteur a besoin d’être renforcé dans la perspective d’harmoniser les règles de classification et de provisionnement des créances en souffrance, d’améliorer la gouvernance et le contrôle interne et d’adopter un code d’éthique pour la profession.