Le temps qui passe

A propos de l’heure d’été, les avis ont été très divers. «C’est bien,
parce que ça laisse du temps pour aller à  la plage après le boulot», s’enthousiasment les uns ; «C’est pas bien parce que ça nous perturbe pour la prière», protestent quelques autres ; «C’est bon pour économiser l’électricité», fayotent quelques-uns qui se sont mis… au courant.

Dans l’expression devenue dicton : « Il y a un début à tout », on peut trouver, malgré l’évidence de son propos, une part de bon sens, voire de philosophie. Ce qui ne devrait pas être contradictoire pour peu que l’on ait de cette dernière une conception plus simplifiée, c’est à dire plus sage.

Mais l’acception la plus courante du dicton, à savoir sa morale, est relative à la graduation dans l’expérience et au fait de commencer par le commencement. Encore une évidence ou, comme diraient l’autre, une tautologie, sinon un pléonasme. Vous remarquerez que les figures de mots et d’idées, dans la rhétorique française, portent très souvent des noms à coucher dehors, voire de maladies de la peau : Zeugma, épenthèse, prosthèse, aphérèse, apocope, anacoluthe, anastrophe, chiasme…

Sauf pour « métaphore », peut-être parce que c’est tout simplement une métaphore, et que c’est beau une métaphore car elle constitue l’expression même de la liberté de dire et d’écrire. Sans elle, nulle poésie et aucune fiction n’auraient vu le jour. Du gréco-latin metaphora, signifiant transport ou transposition, la métaphore est le «transfert d’une notion abstraite dans l’ordre du concret par une sorte de comparaison abrégée ou plutôt une substitution». C’est donc une transposition par comparaison instantanée que l’on fait pour soi sans l’indiquer, et comprenne qui pourra. «La plupart des gens, écrit Paul Valéry, ont de la poésie une idée si vague que ce vague même de leur idée est pour eux la définition de la poésie».

Mais il y a un début à tout, même dans l’appréciation de la poésie.
Loin de la poésie et plus proche de la vie au quotidien, il y a aussi un début à la manière de s’habituer au changement, quel qu’il soit. Le plus difficile est de s’adapter au changement du temps qui passe. Voilà pourquoi il est peut-être intéressant d’évaluer comment les Marocains réagissent au changement d’horaire suite à l’heure d’été instaurée depuis le début de juin. Certes, il est encore tôt pour faire un bilan et les réactions recueillies par les médias, à chaud, si l’on ose dire, lors de micros-trottoirs, dès la première journée, ne valent que par leur spontanéité plus ou moins attendue.

«C’est bien, parce que ça laisse du temps pour aller à la plage après le boulot», s’enthousiasment les uns ; «C’est pas bien parce que ça nous perturbe pour la prière», protestent quelques autres ; «C’est bon pour économiser l’électricité», fayotent quelques-uns qui se sont mis au courant. Et tous d’attendre ce que ce changement va donner en plein Ramadan, lorsque l’heure de la rupture du jeûne va grimper haut et doucement sur le cadran de l’horloge.

Le fait que le temps dans le calendrier musulman soit réglé sur la lune fait alterner les saisons et inscrit le mois de Ramadan dans la mobilité temporelle en mettant au défi la résistance ou la constance spirituelle. L’horloge biologique est sans cesse appelée à s’adapter pour se mettre au diapason. C’est peut-être une autre forme de ce que l’anthropologue français Marc Augé appelle «les paradoxes du temps», intelligemment analysés dans son dernier ouvrage, Où est passé l’avenir ?» (éd. Panama).

En introduction de son livre, Marc Augé passe en revue trois paradoxes liés, pour le premier, à la conscience du temps chez l’individu depuis sa naissance jusqu’à sa mort ; pour le deuxième, à l’imagination de l’origine du monde et de sa fin ; et, enfin, au contenu de ce temps, c’est-à-dire à l’histoire.

C’est le paradoxe de l’événement, «toujours attendu et toujours redouté». Au cours de cette argumentation, on peut lire ce passage sur le temps qui résume parfaitement le propos et donne à réfléchir : «La maîtrise du calendrier a été l’une des formes les plus efficaces du contrôle religieux et/ou politique exercé sur les sociétés parce que le temps, donnée immédiate de la conscience, apparaissait simultanément comme l’une des composantes essentielles de la nature et comme l’instrument privilégié pour la comprendre et la maîtriser».

Et l’anthropologue de préciser que l’on ne pourrait «dissocier une réflexion sur le temps d’une réflexion sur l’espace». Mais cela est une autre histoire dont cette chronique n’a pas la prétention – ni l’espace d’ailleurs – de parler.

Mais comme il y a un début à tout, il y a aussi une fin. Concluons alors avec un poète des choses simples de la vie, Jacques Prévert, que l’on avait déjà cité dans un autre contexte ; à lire de préférence à haute voix pour le plaisir du phonème et la lucidité du poème. Et que l’ONCF, et ses trains pas comme les autres, n’y voient cette fois-ci aucune malice. «Le temps nous est train/ Le temps nous est gare/ Le temps nous étreint/ le temps nous égare».