Le temps nous égare…

«le temps nous étreint, le temps nous égare, le temps nous est train, le temps est gare», disait le poète prévert en jouant avec les mots comme d’autres jouent avec le temps. et au train où vont les choses, et les trains par la même occasion, on ne saura plus donner l’heure exacte

Sur une plage bondée se livre la guerre du repos et des vacances. Un mois durant, des hommes, des femmes et des enfants se donnent corps et âme aux rayons brûlants «d’un soleil réticent», comme dirait le poète. Réticent non pas au sens d’avare en chaleur, car il chauffe à n’en plus pouvoir, mais parce que l’on dirait que l’astre se retient de rire de toute cette agitation humaine où des adultes font «les choses avec le sérieux de l’enfant qui joue».  Au sortir d’un Ramadan caniculaire, des familles entières envahissent les plages avec bagages et enfants. Rien n’est prévu pour qu’un rush national s’organise en trente jours et en des lieux géographiques précis. La division de la population vacancière aoûtienne entre ceux qui choisissent la mer et ceux qui optent pour la montagne ne semble pas avoir joué cette année. Pris de court et à peine le Ramadan bouclé, tout le monde se cherche une place au soleil.
Il y a le ciel, le soleil et la mer, dit une vieille chanson d’été qui fut un tube de la même saison du temps où les vacances relevaient du fantasme. Elle sentait la crème solaire des corps huilés et le shampoing en petits sachets ou en poudre. Aujourd’hui la notion de vacances se décline en produits de consommation, en nuitées et en pensions complètes ou en demi. On compte les nuits. Les jours se passent de la nuit et le vacancier qui n’a choisi ni la mer ni la montagne s’efforce d’être heureux. La meilleure invention de l’homme, dit-on, ce sont bien les vacances depuis l’instauration du congé payé. Cette année-là, alors que le pays jonglait avec un horaire d’été versatile, les aiguilles des montres ne savaient plus dans quel sens elles devaient tourner ni à quel saint se vouer. Et nous avec. En fait, deux horaires ont ponctué cet été. Un coup on était en horaire d’été comme tous les pays modernes soucieux d’économiser l’énergie et, zâama, de se mettre au diapason des sociétés de cet Occident à portée de main, ou à un jet de pierre (comme vous voulez), de Tanger. Et puis, hop! On remonte le temps et les horloges et nous voilà dans un autre fuseau horaire, plus sacré celui-là ou plus articulé, si l’on veut, avec l’heure de la délivrance et de la rupture du jeûne. Un mois et des centaines de bols de harira et de tarawih plus tard, nous revoilà de retour à l’heure d’été comme si l’on était en hibernation pendant trente jours. Ce jeu d’horaire a de quoi détraquer plus d’une horloge interne ou externe, sachant que dans quelques semaines nous retournerons encore une fois à notre bon vieux GMT +1. Qu’importe, car, comme disent les gens des pays du Sud à ceux du Nord, «vous avez les montres, nous avons le temps».  
«Le temps nous étreint, le temps nous égare, le temps nous est train, le temps est gare», disait le poète Prévert en jouant avec les mots comme d’autres jouent avec le temps. Et au train où vont les choses, et les trains par la même occasion, on ne saura plus donner l’heure exacte. D’ailleurs, et depuis longtemps déjà, certains passants ne vous donnent jamais l’heure sans introduire cette belle formule fataliste qui a été remise au goût du jour : «Assaâtou Lillah» (l’heure est à Dieu), inspirée d’un verset du Coran relatif à l’heure du Jugement dernier. Brrr ! Gaies, gaies les vacances !
Dans les épopées homériques, un refrain revient très souvent : «D’un vif éclat brille le soleil, mais il réchauffe peu». Chacun interprète ce leitmotiv comme il veut ou comme il peut car les rhapsodes «homérisaient» les événements contemporains selon l’actualité de leur époque. Quant à nous, si nous avons   introduit cette chronique d’été par la chaleur du soleil et la saveur de la vacation, c’est tout simplement pour sacrifier, selon la tradition journalistique, au marronnier de la presse au retour du congé annuel, comme l’écolier est sommé par son instituteur de raconter ses vacances à la rentrée. Les devoirs les plus rigolos étant très souvent ceux des cancres, c’est donc pour  ces derniers que  le chroniqueur nourrit une affection particulière. Gai, gai l’écolier, c’est demain  les vacances ! chantaient les cancres à tue-tête dès  les premiers  signes de l’été. Et les voilà courant, popotins huilés, suivant l’envol des mouettes rieuses qui font les folles au-dessus des rivages où l’on fait griller des sardines. Loin des plages bondées où s’entassent des corps fatigués, des enfants criards et des rêves ensablés. C’était là un bout d’un devoir remis à la rentrée par un écolier, ancien cancre, qui plus tard passera beaucoup de temps à décortiquer sans le comprendre ce passage de Dante : «Oh vous qui êtes en une petite barque/Désireux d’entendre, ayant suivi/mon navire qui vogue en chantant, /retournez revoir vos rivages, / ne gagnez pas le large, car peut-être/ en me perdant vous seriez égarés».