Le temps des femmes

Dans ce Nord qui se présente comme le chantre
des droits des femmes, elle n’est pas si loin l’époque
où celles-ci subissaient des oppressions similaires à 
celles encore en vigueur dans des sociétés en proie
au délire patriarcal. Il suffit pour cela de lire les statistiques européennes en matière de violence conjugale à  l’égard des femmes.

Elle a douze ans et gît sur un lit d’hôpital, au service des grands brûlés. Cette femme-enfant a voulu s’immoler par le feu parce qu’elle n’en pouvait plus de se faire battre par son mari. Pour échapper aux coups, Leila avait essayé une première fois de s’enfuir de chez ses parents mais son frère aîné la ramena de force sous le toit conjugal. A l’hôpital Esteqlal où elle est hospitalisée, 28% des 558 admis du mois d’août 2006 sont des jeunes épousées ayant tenté de se suicider. Ça se passe en Afghanistan et l’information, rapportée par Le Courrier International, vient tout droit de Jalalabad.

Quelques pages plus loin, toujours dans Le Courrier International de novembre, un article de l’International Herald Tribune relatif aux élections américaines de mi-mandat parle aussi d’une femme : Nancy Pelosi, chef de file de l’opposition américaine, présentée comme «l’espoir des démocrates». Changement de planète. On quitte le camp des victimes pour celui des gagnantes aux dents acérées. Celle qu’un journaliste nomma «le pire cauchemar de George Bush» a, entre-temps, été élue présidente de la Chambre des représentants. Pour la première fois dans l’histoire américaine, une femme est ainsi amenée à occuper le troisième poste politique du pays et l’échelon le plus élevé de la hiérarchie élective. L’événement, d’une portée considérable sur le plan interne l’est également sur le plan international, vu l’impact de la première puissance mondiale sur les affaires du village planétaire.

Une actualité bousculant l’autre, après Nancy Pelosi, c’est la socialiste française Ségolène Royal qui retient l’attention des journaux du monde repris par l’hebdomadaire. Le PS s’apprête à choisir son candidat à la présidence de la République et celle qui, il y a quelques mois encore, faisait figure d’outsider, caracole en tête des sondages. Mais, avant de revenir sur «la candidate-soufflé» comme titre ironiquement un journaliste madrilène, voyons d’abord cette info en provenance d’Egypte où un film, Dunia, fait scandale. De la réalisatrice libanaise Jocelyne Saab, Dunia s’est vu censuré et déprogrammé des salles de cinéma égyptiennes en raison de la thématique traitée, celle de l’excision et du plaisir féminin. L’histoire relate le parcours initiatique d’une jeune Egyptienne vers le désir et la liberté de pensée à travers la danse et la poésie soufie. Deux plans, l’un montrant la mutilation génitale d’une petite fille, l’autre une scène d’amour, ont provoqué l’ire des censeurs. Plus que les scènes incriminées, c’est ce reflet d’elle-même renvoyé à la société égyptienne qui, semble-t-il, a été le plus insupportable aux représentants de celle-ci. «Je crois que les Egyptiens ne supportent pas de se voir dans un miroir», a estimé la réalisatrice de Dunia dans une interview. Dans cette Egypte, cette «Oum Dunia» d’où se sont élevés les plus beaux hymnes arabes à l’amour, l’immense majorité des femmes sont passées entre les mains de l’exciseuse. La tradition remonterait aux pharaons et, depuis, la société fait feu de tout bois pour maintenir vivante cette ignoble pratique.

Ça y est, en ce matin du 17 novembre, l’information vient de tomber : Ségolène Royal sera la candidate socialiste aux prochaines élections présidentielles françaises. Confirmant les sondages d’opinion, elle a obtenu l’investiture de son parti et ce dès le premier tour. Cette quinquagénaire à l’allure de jeune fille sage a botté en touche ses adversaires hommes dans un pays où la réputation de machisme est bien installée. En Europe, la France, avec à peine 10% de femmes au Parlement, fait office de mauvais élève en matière d’émancipation féminine. «Jamais les Français ne voteront pour une femme à la présidence de la République», entend-on dire ici sur un ton catégorique. Et pourtant… les jeux sont loin d’être faits mais Ségolène Royal a arraché son investiture parce que les sondages la présentent comme la seule à même de battre le très populiste candidat de droite, Nicolas Sarkozy. Malgré un parti réticent à la base, elle a réussi à gagner à elle l’opinion française. Une opinion française prête désormais à installer sous les ors de la République un président en jupons, mère de quatre enfants, nés hors mariage de surcroît.

Une enfant mariée à l’âge où d’autres jouent à la poupée qui s’immole par le feu en raison de trop de souffrance conjugale, une société qui continue à mutiler ses femmes pour apaiser une angoisse masculine pathologique et, à côté, l’émergence en parallèle de Diane conquérantes, croqueuses non plus d’hommes mais de pouvoir, cette juxtaposition de destins féminins montre le chemin parcouru et encore à parcourir pour changer une donne inscrite dans l’histoire de l’humanité depuis la nuit des temps. Car que l’on ne s’y trompe pas : dans ce Nord qui, aujourd’hui, se présente comme le chantre des droits des femmes, elle n’est pas si loin l’époque où celles-ci subissaient des oppressions similaires à celles encore en vigueur dans des sociétés en proie au délire patriarcal. Il suffit pour cela de lire les statistiques européennes en matière de violence conjugale à l’égard des femmes pour réaliser combien le mal demeure vivant et profond. Mais, dans le même temps, et justement en raison de cette histoire commune partagée, la victoire d’une Ségolène Royal ou d’une Nancy Pelosi, indépendamment de leur programme politique, signe une victoire de la Femme avec un grand F. Car elle est justement cette preuve que le poids des traditions millénaires peut être ébranlé. Si cela est devenu possible ici, cela peut le devenir là. Quel que soit l’ici et le là-bas.