Le temps des «Wikipédants»

A lire parfois certains écrits dans la presse, on sent le butinage dans la Toile et le style faussement cuistre et «wikipédant» qui accompagne ces courtes pérégrinations. Ceux qui ont fait leur marché dans l’hypertexte de l’hypermarché échevelé du Web se trahissent rapidement dès le passage entre les paragraphes car c’est dans la soudure que réside le talent.

Depuis que l’ancien rédacteur en chef de Harvard Business Review, Nicholas Carr, a publié un article au titre résolument polémiste, «Google nous rend-il idiot ?»,  un débat s’est ouvert un peu partout sur le Web à propos de l’usage inconsidéré d’Internet. Il est entendu que personne ne se plaindra du progrès fantastique que cet outil technologique a fait faire à la société de l’information en général et au développement ainsi qu’au partage de la connaissance en particulier. Il est tout aussi vrai qu’à l’instar de chaque progrès, tout dépend de l’usage que l’on fait de l’internet : il peut faire du bien comme il peut aussi être source de nuisance et de malfaisance. Là n’est pas le principal angle du débat que l’article de Carr a suscité. En effet, l’auteur de l’article part d’un constat personnel mais que de nombreux usagers partagent : «Les changements intellectuels que je décris, dit-il dans un entretien publié par le quotidien français Libération (28/4/90), sonnent juste pour beaucoup de gens qui ont senti, comme moi, que plus ils utilisent Internet, moins ils sont en mesure de s’assoir et de lire ou de penser profondément. Leur capacité de concentration s’effiloche. Dans mon cas, au bout de deux ou trois pages, je m’agite et je cherche autre chose à faire (…) De nombreuses études montrent que l’hypertexte, le multimédia et les interruptions inhérentes au Web rendent plus difficile la concentration, la mémoire à long terme, la compréhension et la synthèse de concepts difficiles.» La thèse de Nicholas Carr s’appuie sur les recherches menées par des neurologues sur les mutations cognitives et le fonctionnement du cerveau et dont les récents progrès réalisés par l’imagerie à résonnance magnétique (IRM) permettent de prospecter la complexité et les mystères de cet organe.  Plus trivialement et loin de toute prétention scientifique, on sait depuis longtemps que la mémoire par exemple ressemble à un muscle qui a besoin de se développer. Il a déjà été  démontré par le passé et dans la pratique que n’importe quel individu peut, par un entraînement régulier, acquérir une mémoire prodigieuse. Ceux de par chez nous qui ont tangué, dans leur enfance dès l’aube et à jeun, sur les planches calligraphiées des écoles coraniques en savent quelque chose. «L’art de la mémoire» se pratique depuis l’Antiquité et cela n’a  fait de mal ni aux sciences, ni aux lettres, ni à la philosophie, bien au contraire. Aujourd’hui, on assiste à la naissance d’une génération spontanée qui a fait l’économie et de la mémoire et de la culture. A lire parfois certains écrits dans la presse, on sent le butinage dans la Toile et le style faussement cuistre et «wikipédant» qui accompagne ces courtes pérégrinations. Ceux qui ont fait leur marché dans l’hypertexte de l’hypermarché échevelé du Web se trahissent rapidement dès le passage entre les paragraphes car c’est dans la soudure que réside le talent. Comme pour le montage d’un film, la poésie et le sens s’incrustent  entre «le copier» et «le coller». C’est  dans l’interstice que l’art se met à signifier car c’est là  que règnent la culture et la mémoire.
Restons dans les nouvelles technologies appliquées à la société arabe pour signaler la naissance d’un site  égyptien dirigé à partir de «Islam Online», pionnier de l’islamisme interactif et dédié au pèlerinage virtuel. Incroyable mais  vrai et qui l’eut cru il y a encore une décennie ? Le jeune concepteur de ce site, Mohamed Yahia,  déclare que ce pèlerinage virtuel en 3D est destiné à ceux qui veulent «accomplir le hajj sans se convertir à l’islam», rapporte le magazine l’Express. Pour le concepteur, cette expérience est de nature à «faire connaître l’islam et la spiritualité du hajj aux non musulmans». Et comme il faut  bien rentabiliser le concept, Mohamed Yahia pense que cela pourrait aussi servir comme outil pédagogique pour préparer les candidats musulmans au hajj. Pas folle la guêpe ! car ça en fait des clients en perspective et, de plus, le bidule est tellement ludique et accessible que n’importe quel musulman inculte pourrait s’en servir le doigt dans le Net. Bref, une bénédiction de Dieu. Mais on se demande où va se nicher la spiritualité et jusqu’où va-t-on aller dans le business autour du pèlerinage. Enfin et heureusement,  le jeune concepteur égyptien ne manque pas d’humour lorsqu’il reconnaît un seul défaut à son concept du hajj virtuel : «Il y a beaucoup plus de monde dans la réalité». Un peu, mon neveu !  Mais comme il aime bien rigoler de ces choses spirituelles, on lui offre cette vanne imaginée à partir de la rencontre d’un pèlerin virtuel en manque de repères spirituels qui demande son chemin à  un autre gars tout aussi paumé mais très cool : «L’Arabie, c’est où, dites ?». Et l’autre de répondre : «C’est par là, mec !».
Excusez-nous, mais on a les vannes que l’on peut par ces temps  virtuels, hypertextuels et sans mémoire.