Le temps de lire et de rêver

«Deux verbes ne souffrent pas l’impératif : le verbe rêver
et le verbe lire». C’est pourquoi Mohamed El Gahs a choisi, pour le
thème de sa campagne, le slogan : «Donnez envie de lire, offrez des
livres».

Il est des injonctions qui donnent plus envie d’obéir et d’autres qui font ruer dans les brancards l’enfant que nous sommes tous. Celle qui pousse à lire est certainement la plus noble mais aussi la moins facile à formuler. On pourrait donner raison à l’excellent romancier Daniel Pennac lorsqu’il affirme que, dans la langue française, «deux verbes ne souffrent pas l’impératif : le verbe rêver et le verbe lire». On a déjà, lors d’une précédente chronique consacrée à la lecture, fait part du cas de la culture arabe où le verbe lire est une sommation dont un ancien manuel scolaire a fait son titre général : Iqrae(«lis!») du regretté Boukmakh et sa fameuse tilaoua ; sans parler d’une chaîne de télévision du Moyen-Orient au prosélytisme avéré et dont le nom est inspiré directement du verset coranique : «Iqrae bismi rabbika alladi khalaq» que l’on pourrait traduire littéralement par «Lis au nom de Ton Seigneur qui a créé le monde».
Il ne s’agit pas ici de faire un débat contradictoire sur le meilleur moyen de formuler une prescription de la lecture pour les jeunes, mais de saluer la campagne entreprise par le Secrétariat d’Etat chargé de la Jeunesse, sous la férule de Mohamed El Gahs, et sous le thème généreux : «Donnez envie de lire, offrez des livres !» Le but de cette campagne d’envergure nationale est on ne peut plus simple : rassembler des livres neufs ou usagés traitant de tous les domaines du savoir ou de la littérature afin de les distribuer, à travers le pays, dans les centres, maisons de jeunes et bibliothèques et faire ainsi circuler la lecture auprès des populations qui n’y ont pas accès. A l’instar de toute campagne pour la promotion de la culture, cette manifestation de sensibilisation est d’abord «un don à l’avenir» comme disait Camus lorsqu’il définissait toute création authentique. Elle ne vise pas des résultats immédiats et encore moins des bilans et des retombées chiffrées. Encore que l’on ne boudera pas sa joie si des livres par millions et par containers sont offerts. En tout état de cause, cette campagne, qui n’est ni une injonction administrative ni un vœu pieux, se veut résolument engagée dans le temps du livre et celui de la lecture. Soutenue à la fois par l’Unesco, dont la lecture est le meilleur dada, et le FNUAP parce que la population des jeunes est importante au Maroc, la campagne se déroulera jusqu’au 15 février et s’appuie uniquement sur une bonne stratégie de communication, seule à même de promouvoir un projet culturel porteur adossé à une idée généreuse. En effet, la lecture, qui est à la base de tout savoir, n’est pas toujours tributaire de moyens financiers colossaux. Certes, les livres coûtent cher et le secteur de l’édition au Maroc en est au stade de l’embryon ; il va sans dire que pour lire, il faut disposer d’ouvrages en quantité suffisante et variée ; par ailleurs, les espaces de lecture, tels que les maisons de jeune, les bibliothèques municipales, lorsqu’elles existent, ne disposent pas d’infrastructures adéquates. Les carences sont donc à tous les étages, mais ce navrant état des lieux ne doit pas nous empêcher de faire l’éloge de la lecture et de créer une chaîne de solidarité livresque qui n’est pas moins utile que celle de la bouffe et des «Restos du cœur».
Lors de cette campagne, on a entendu quelques voix chagrines et ces éternels sceptiques qui se font passer pour les experts émérites des choses de la culture, entonner le refrain d’une certaine élite de la sinistrose intellectuelle : «De toute manière, les jeunes ne lisent pas !» Quelques éléments de cette élite qui se la pète ont commis, en effet, des ouvrages que l’on n’oserait pas livrer aux jeunes de peur de les dégoûter à jamais de la lecture. Mais passons. Il n’est pas besoin de commencer par Marcel Proust ou Abou Hayane Attaouhidi pour apprendre à aimer les livres. Lire devrait devenir quasiment un geste mécanique obéissant à une étrange et mystérieuse «zone lirogène» qu’il s’agira d’entretenir et d’éduquer depuis l’enfance. Vaste programme, mais on peut rêver car la lecture est un rêve constructif et un bon remède contre un mal qui ronge les jeunes et les moins jeunes : l’ennui.
Conclure par une citation sur la lecture et l’ennui ne serait pas inconvenant et d’autant moins lorsque l’auteur cité est un écrivain doublé d’un prélat devenu précepteur pistonné par Bossuet auprès du petit-fils de Louis XIV. C’est vous dire si on a creusé le sujet pour dénicher la chute qu’il vous faut. Il s’agit de Fénelon, qui écrivit dans Les Aventures de Télémaque : «L’ennui, qui dévore les autres hommes au milieu des délices, est inconnu à ceux qui savent s’occuper par quelque lecture. Heureux ceux qui aiment lire»