Le temps de lire

le livre est tragiquement absent du paysage culturel du pays. la notion de culture a été vidée de son sens et l’action culturelle de son véritable contenu. le livre est la première victime de cette purge car la lecture est un acte individuel par excellence. or, certains responsables, volontairement ou non, misent sur la foule, le spectacle et ses transes collectives

Qui se souvient du premier livre lu et des sensations qu’il a éprouvées en le lisant ? Difficile d’avoir des souvenirs précis de l’état d’esprit du moment et du lieu même où l’on a lu tel ouvrage, lequel, faute d’avoir changé votre vie a d’une façon ou d’une autre orienté vos goûts ou votre vision du monde. Très souvent, ceux qui ont attrapé le virus de la lecture et ont persisté dans cette voie perdent peu à peu, au fil des livres enfilés, les souvenirs de la première lecture. Par lecture, on entend ici celle que l’on a choisie librement, par hasard ou sur un conseil amical et désintéressé. Les lectures scolaires, utilitaires ou prescrites sont souvent frappées par l’oubli ou sont, au mieux, liées aux souvenirs d’école, eux-mêmes rattachés à tel professeur, à ses tics, son attitude en classe, ses notations plus ou moins sévères ou les traits de son physique et son accoutrement. Le contenu des romans, généralement de grands classiques de la littérature, passent pour pertes sans profits dans le petit capital culturel par lequel on débute une vie. Quant à la question: Quel est le livre qui a changé votre vie ?, elle relève plus du romantisme, et quelquefois de la pause, que de la réalité, tant il est certain que l’on ne change pas complètement de vie après avoir lu un livre. Pas plus que l’on en change après avoir vu un film. Tout au plus, on apprend à rêver à d’autres vies que celles que mènent nos voisins, nos parents ou parfois nos amis. Il en naîtra peut-être des vocations, une passion pour les livres ou, quelquefois, pour l’écriture.
Toujours à propos de lecture en cette rentrée qui ne ressemble à rien (dans tous les cas pas à ce que l’on entend par là sous d’autres cieux), on a lu un article pertinent de Macha Séry dans Le Monde des livres d’il y a deux semaines consacré à la consommation de «la lecture sans limites» et les nouvelles offres que proposent les nouveaux libraires et diffuseurs du e-commerce. Les chiffres des ouvrages disponibles à la lecture par abonnement (une centaine de dirhams par mois) laissent pantois le lecteur local attaché encore au papier et qui guette désespérément la sortie en poche d’un roman dans les deux ou trois librairies que compte la capitale du pays. Sauf que voilà, même en France selon cet article, «les plus intéressés par ces offres d’abondance seraient logiquement les lecteurs de livres numériques. Sauf que ceux-ci ne lisent en moyenne que dix livres par an…». Plus loin, l’article cite une enquête selon laquelle si les Français lisent de moins en moins, ce n’est pas faute d’argent mais faute de temps. Encore un grand classique de l’injustice sociale qui veut que ceux qui ont le temps n’ont pas d’argent et ceux qui ont de l’argent n’ont pas le temps. Pourtant, à la rentrée littéraire de septembre seulement, plus de 600 romans sont édités, soit le double par rapport aux années 80 ; sachant que d’autres parutions sont prévues pour la période des fêtes de Noël et du Nouvel An. Cette profusion industrielle du livre semble contredire les chiffres sur le recul de la lecture. Car en effet qu’est-ce qui pousse les éditeurs et les professionnels de l’édition en général à sortir autant d’ouvrages s’il y a de moins en moins de lecteurs? Voilà un autre paradoxe de la lecture relevant essentiellement du plaisir ou de la passion individuels et solitaires, mais considérée aussi comme un produit culturel de consommation de masse.
Il est, nous semble-t-il, inutile de faire des comparaisons chiffrées, ni de prendre le risque d’entreprendre quelque analyse recoupant d’improbables statistiques dans le style journalistique local plein d’envie et de soupirs : «Mais qu’en est-il chez nous ?». Certes, comparaison n’est pas raison. Toutefois, il est déplorable de faire chaque année un état des lieux qui se résume à ce triste constat toujours le même et jamais renouvelé : le livre est tragiquement absent du paysage culturel du pays. La notion de culture a été vidée de son sens et l’action culturelle de son véritable contenu. Le livre est la première victime de cette purge car la lecture est un acte individuel par excellence. Or, certains responsables, volontairement ou non, misent sur la foule, le spectacle et ses transes collectives. En pensant promouvoir une véritable culture populaire, ils ne font que semer l’inculture et l’ignorance. Certes, on peut admettre comme certains le font à raison (même s’il y a parfois du snobisme et de l’exhibitionnisme là-dedans), que tout est culturel : musique, danse, cinéma, cuisine, folklore… ; mais si l’on expulse le livre, si l’on n’encourage pas la lecture qui est à la base de tout, qui  affine la réflexion et alimente la pensée, on ne saura jamais lire le monde, lui parler et s’y faire une place de choix.