Le temps de la nostalgie

avec ou sans l’andalousie perdue, les arabes ont eu maintes occasions de pleurer le passé glorieux et ne s’en sont pas privés jusqu’à  nos jours.

Perdu de vue depuis près de trente ans, un ami poète vers-libriste qui exerçait le noble métier d’enseignant du français à Salé et avait publié dans les années 80 un recueil intitulée«La poésie est morte, elle a été rongée par les vers»-, a réapparu à la faveur de ces heureux hasards qu’offre la blogosphère aujourd’hui. Son message de retrouvailles disait son plaisir de donner de ses nouvelles et évoquait la nostalgie qu’il pratique depuis un certain temps et qu’il considère «comme un des beaux arts». Bien sûr, il avait précisé que les pratiquants de cet art ont du vécu et certains plus de trois fois 20 ans. Cet âge même qui a fait écrire à Paul Nizan, dans Eden Arabie, son fameux incipit : «J’avais vingt ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie». Nous avons déjà évoqué, mais rapidement, la semaine dernière l’opuscule de Régis Debray intitulé justement Le bel âge où, dès la présentation, il va se moquer de ceux (et de lui-même en passant) qui un jour, l’âge venant, ont succombé à une crise de jeunisme. Ils ont voulu sauter quelques générations et remonter la pente pour prouver qu’ils sont encore dans le coup. Ils vont parler «moderne», se mettre au «globish», (cet affreux langage universel des aéroports) et s’équiper en Mac, iPad et autres gadgets… Intellectuels, ils se transforment en acteurs culturels et s’abonnent à tout ce qui est dans l’air du temps, à ce qui est «hype» et à ce qui fait le buzz. C’est plus tard, dit-il, que la mise en garde va venir telle une «secousse éclectique» née d’une «réminiscence inattendue, une formule prêtée à Nietzsche qui lui revint à l’esprit sans crier gare: ce qu’on te reproche, cultive-le, c’est ton point fort».

Après cette digression à propos d’un écrivain et philosophe de qualité, revenons à la nostalgie et restons non loin, et plus précisément chez les poètes qui sont considérés comme les plus grands pratiquants de l’art de la nostalgie et ses plus grands pourvoyeurs. Chez Verlaine comme chez d’autres, souvent la nostalgie est un appel lancé au futur. Tels ces vers tirés des Romances sans paroles :«Je devine, à travers un murmure,/Le contour subtil des voix anciennes/Et dans les lueurs musiciennes, /Amour pâle, une aurore future!».

Et l’un n’allant pas sans l’autre, même un Rimbaud qui avait tout écrit avant ses vingt ans -et avoué qu’«on n’est pas sérieux lorsqu’on a dix-sept ans»-, s’abandonnait lui aussi à une sorte de nostalgie à courte échelle, oserons-nous dire, en se remémorant  dans sa célèbre fantaisie Ma bohème : «Je m’en allais, les poings dans ma poche crevée/ Mon paletot aussi devenait idéal ;/ J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal/ Oh! là, là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !». La poésie arabe regorge de cet art et les lamentations sur les ruines Al boukaâ ala al atlal qui servaient d’incipit à de nombreux poèmes suspendus (Al Mouâllaqate) antéislamiques n’en sont qu’un aspect parmi d’autres. On connaît le célèbre Qifa nabki (Arrêtons-nous et pleurons au souvenir de l’aimée) qui a fait des émules biens des siècles plus tard.

Plus tard aussi, avec ou sans l’Andalousie perdue, les Arabes ont eu maintes occasions de pleurer le passé glorieux et ne s’en sont pas privés jusqu’à nos jours. Même si par ces temps troublés, un autre discours, moins poétique hélas, a pris en charge ce trop plein de souvenirs pour un passé prestigieux qu’un présent tragique a rendu opaque. Et c’est voilà que la nostalgie, comme dirait l’autre, n’est plus ce qu’elle était…

Mais quel autre auteur aura parlé du passé avec l’intelligence du souvenir, la qualité des choses de la mémoire et la lucidité du propos documenté, mais aussi, hélas, le chagrin conçu pour une ère perdue, sinon Stefan Zweig dans son merveilleux ouvrage Le monde d’Hier ? «Je considère, écrit-il dans la préface, que si notre mémoire retient tel élément et laisse tel autre lui échapper, ce n’est pas par hasard ; je la tiens pour une puissance qui ordonne sa matière en connaissance de cause et la trie avec sagesse. Tout ce qu’on oublie de sa propre vie , un secret instinct l’avait en fait depuis longtemps déjà condamné à l’oubli».