Le temps de la mémoire

il y a cependant un danger qui consiste
à  faire passer les journalistes du présent pour des historiens du passé. d’autant que ce passé est dénaturé, non répertorié et très souvent sans témoins -ou si peu mais bien mutiques- et sans annales. c’est aux historiens, aux spécialistes et aux témoins du passé de fournir une matière à  réflexion et du grain
à  moudre pour ces publications en mal d’histoire.

«J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans», écrivait Baudelaire lors d’un de ses trois célèbres Spleen des Fleurs du mal. On peut lire ce vers comme on l’entend et tel qu’on a vécu sa vie. Riche et bien remplie, vide mais pleine d’une «morne incuriosité», toute vie est un amoncellement de jours qui passent, de rêves et d’illusions qui trépassent. Une mémoire jonchée de souvenirs vient en établir le bilan, faire état de ce qu’on a vécu, cru, vu et entendu. Le trop plein de souvenirs accompagné de cette sensation d’avoir vécu mille ans dont parle le poète, c’est le temps de la mémoire. «La mémoire est un poète, n’en faites pas un historien», disait quelqu’un qui sait ce que se souvenir veut dire.  
On n’a jamais autant parlé du passé dans la presse que depuis une dizaine d’années. Du passé récent s’entend, celui qui va des années cinquante, soit de l’indépendance à la mort du Roi Hassan II. Au point où l’information des quotidiens comme des magazines dits de «news», lesquels en principe devraient tirer leur pitance de l’actualité, se tourne résolument vers le passé et remonte le temps marocain comme on grimpe une colline, à toute allure et à grand renfort d’illustrations en noir et blanc ; à telle enseigne que certaines couvertures  rappellent davantage «Historia» qu’un «news magazine» comme on en fabrique ailleurs. De quoi cette frénésie passéiste
tire-t-elle le nom ? On peut avancer une explication très psy et parler d’un retour du refoulé. Comme on peut aussi penser qu’il est normal  qu’une génération née dans les années soixante et soixante-dix et découvrant, fascinée ou hallucinée, l’histoire contemporaine de son pays, soit curieuse de ce qu’on ne lui a jamais raconté. Dans les deux cas, cette soif de connaître et de comprendre est on ne peut plus légitime. Mais il y a cependant un danger qui consiste à faire passer les journalistes du présent pour des historiens du passé. D’autant que ce passé, de par trop composé voire «décomposé», est dénaturé, non répertorié et très souvent sans témoins -ou si peu mais bien mutiques- et sans annales. Bref, une histoire sans historiens et un passé occulté pour des raisons d’Etat, d’humeurs plus ou moins paranoïaques, de convoitises et de lutte pour le pouvoir ainsi que d’autres raisons que la raison ne peut concevoir. C’est donc aux historiens, aux spécialistes et aux témoins du passé de fournir une matière à réflexion et du grain à moudre pour ces publications en mal d’histoire. Ce n’est visiblement pas le cas puisque ce sont les journalistes qui grappillent, par-ci par-là, des fragments du passé et des tranches de vie de telle ou telle personnalité pour en faire un pan de l’histoire contemporaine du pays. Si l’on ajoute les témoignages intéressés, et rarement intéressants, de quelques personnalités qui ont retrouvé soudainement leur mémoire et si l’on met tout cela bout à bout, on n’est pas plus avancé qu’avant. Au mieux, on est devant un «docufiction» mal monté et mal raconté. Restons dans l’expertise et la recherche, pour conclure, car il y a un lien avec le sujet. On a beaucoup parlé ces derniers jours des chercheurs universitaires, plus de 50%, qui se roulent les pouces selon une étude publiée récemment. La polémique provoquée par l’étude ayant fait état de cette paresse intellectuelle n’a rien à voir avec celle déclenchée par les propos de Sarkozy sur à peu près le même grief. Partout dans le monde, on reproche aux chercheurs de ne pas en fiche une rame alors qu’ils sont payés pour chercher. Cela arrive même dans les pays très développés mais dans ce cas on pourrait comprendre le grief de ceux qui financent les centres de recherches scientifiques et autres. S’agissant du Maroc, on voudrait bien savoir – et ne voilà-t-il pas un sujet d’actualité, d’information et d’enquête qui n’est pas sans lien avec notre propos sur la carence de recherches en matière d’histoire contemporaine ?- on voudrait savoir donc combien accorde-t-on d’argent, de temps et de moyens à un chercheur pour vaquer à ses chères occupations  ? Ça ne doit pas chercher très loin si l’on en croit des témoins qui y ont naïvement cru pour un temps. Alors ? Alors rien, comme dirait le chroniqueur qui n’a plus rien à ajouter et voudrait bien conclure. Car en écrivant une chronique d’humeur, cher lecteur, mon ami, mon semblable, on est quasiment en «live» et lorsqu’on l’a mauvaise, l’humeur, il voudrait mieux ne pas trop insister si l’on veut rester courtois. Parce qu’il y a des jours… Enfin, concluons comme on a commencé, avec un poète, Saint John Perse cette fois-ci : «Je m’en vais, ô mémoire, à mon pas d’homme libre, sans ordre, ni tribu…».