Le système éducatif est en mutation

Que de questions
identifiées par la Charte
restent encore en suspens :
place de la décentralisation/déconcentration, moyens et rôle des académies, adaptation des curricula
aux spécificités régionales,
questions d’égalité et d’équité,
qualité de la formation, évaluation du système…

Cette semaine, le Maroc accueille dans ses écoles et universités un peu plus de six millions d’élèves et d’étudiants répartis entre les différents cycles de l’enseignement. Pour accueillir ces effectifs, l’Etat a consacré à l’ensemble de son système éducatif un effort financier de plus de 20 milliards de dirhams, soit près de 6% de sa richesse nationale (PIB). Le budget de l’Education nationale progresse plus vite que le budget de l’Etat. Le poids des dépenses de personnel explique cette rigidité à la baisse. Il explique aussi l’augmentation des coûts par élève. Le Maroc dépense plus pour l’éducation, en pourcentage du PIB, que de nombreux pays situés dans sa tranche de revenus. Pour des performances moindres. Certes, les comparaisons entre pays, si utiles soient-elles, souffrent souvent d’une faiblesse méthodologique, oubliant le poids de l’histoire, les différences de structures des systèmes et des paramètres comportementaux. Il n’empêche que le déficit en efficacité de la dépense est réel quand on le mesure par l’échec scolaire, les abandons et le chômage des diplômés.
Plus encore, c’est la défiance même des familles vis-à-vis du système qui est préoccupante. Cette attitude n’est pas nouvelle, mais elle persiste. Logique : le système s’ouvre à toujours plus de monde, tandis que les débouchés stagnent. Les familles aisées sont alors prêtes à tout pour s’assurer que leurs rejetons intègrent les formations les plus prestigieuses ou les établissements les mieux lotis, lesquels ferment leurs portes aux enfants des milieux défavorisés. Résultat : l’école ne parvient plus à assurer la mobilité sociale ni contribuer à la réduction des inégalités. Le système éducatif est-il pour autant seul responsable des difficultés rencontrées ? Non ! Les raisons de la crise sont aussi à chercher en dehors du système. Dans la marginalité sociale, la pauvreté, les problèmes urbains et le retard des campagnes. Autant de facteurs qui le percutent de plein fouet. En dépit de ses insuffisances, le système éducatif demeure un lieu d’acquisition de normes qui ne sont pas toujours transmises ailleurs. Dans une société inégalitaire dont la cohérence sociale se délite, l’école, le collège, le lycée et l’université sont des institutions qui résistent encore à la dégradation de l’environnement. On ne peut leur demander de résoudre tous les problèmes de la société.
Le paradoxe est que, au moment où le système peine à remplir sa mission d’insertion sociale, il est plus que jamais au centre des espoirs des familles. Rien d’étonnant. Pour trouver du boulot, il vaut mieux avoir une formation que pas du tout. Le système reste aussi au cœur de la demande des autres acteurs sociaux : demande des entreprises qui souhaitent disposer d’une main-d’œuvre qualifiée, demande de l’Etat qui veut donner une culture commune à la nation. Les préoccupations des uns et des autres sont convergentes. C’est ce qui explique le consensus autour de la Charte nationale d’éducation et de formation. Ne doit-elle pas donner un nouvel essor à l’école: assurer l’égalité des chances des citoyens ? Mais que de questions identifiées par la Charte restent encore en suspens : la place de la décentralisation/déconcentration, les moyens et le rôle des académies, l’adaptation des curricula aux spécificités régionales, les questions d’égalité et d’équité, la qualité de la formation, la prévention de l’échec scolaire, l’innovation pédagogique, l’évaluation du système….
Face à la complexité de ces questions, les moyens mis en œuvre sont-ils à la mesure de l’enjeu ? On peut en douter. D’ores et déjà, le décalage entre le budget et les besoins liés aux objectifs affichés est patent. Le contexte d’austérité budgétaire laisse planer un doute sur les effets pratiques de cette réforme stratégique. Définir des indicateurs de performance, établir un cadre de dépenses à moyen terme, contribueront certainement à une meilleure gouvernance du système. Toutefois, réformer adroitement l’école et dépenser mieux ne permettront pas de résoudre les problèmes que provoque, au sein de l’éducation nationale, la crise de notre société. C’est aussi en améliorant l’environnement de l’école qu’on diminuera l’angoisse des parents quant à l’avenir de leurs enfants et qu’on permettra à ceux des milieux les moins favorisés d’avoir un présent pour eux-mêmes qui leur permette de penser un futur pour leurs enfants.