Le sourire de Pam

En Thaïlande, vous ne pouvez vous empêcher de faire le parallèle avec votre propre univers religieux. De penser à  ces hommes qui se disent de Dieu et ne savent plus proférer que l’anathème. Bien triste visage que celui que les musulmans aujourd’hui offrent de leur religion.

Pam sourit tout le temps. Car, du temps, elle ne veut plus en perdre. Plutôt que de se morfondre sur son sort, elle rit de son crâne brillant comme un sou neuf. Pam est thaà¯landaise. Et ici, en Thaà¯lande, même quand le cÅ“ur n’y est pas, on se fait un devoir de ne pas le laisser paraà®tre. Le sourire y demeure cette exquise politesse de l’âme dont ailleurs on se déleste sans plus de manière. Entre deux chimiothérapies, Pam s’efforce de vivre comme si de rien n’était, comme si un méchant cancer ne la dévorait pas de l’intérieur. Elle vous accueille dans sa maison d’hôte avec cette douceur particulière des femmes asiatiques qui font comprendre pourquoi le mythe de la geisha habite tant de fantasmes masculins. Pam, pourtant, n’est pas une geisha. Elle possède juste cet art rare du souci du bien-être de l’autre. Derrière ce trait de personnalité, on ne peut cependant nier l’imprégnation d’une culture. Une culture o๠le rapport au monde et aux choses est marqué par une distanciation dont, nous autres, peuples de la Méditerranée, sommes très peu coutumiers. Ainsi, dans une mégapole de dix millions d’habitants comme Bangkok, au milieu du pire des embouteillages, vous n’entendez pas un seul klaxon. Les voitures slaloment d’une file à  l’autre avec une audace à  donner le vertige sans que cela n’engendre d’excès particulier de mauvaise humeur. Ce n’est pas ici que vous assisterez à  tout bout de champ à  une altercation entre conducteurs. On ne s’emporte pas, on ne s’invective pas, on ne se prend pas à  la gorge au premier prétexte car perdre son sang-froid est indigne au regard d’un Thaà¯landais. Laisser fuser sa colère se combat avec force. Dans celle-ci, on ne voit nulle manifestation de virilité mais plutôt le signe manifeste de la faiblesse. La force de caractère d’un individu s’exprime à  travers sa capacité de retenue et de maà®trise de soi. Plus que dans toute autre culture, ces qualités font ici la dimension de l’individu. Alors qu’elle vit, une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête, au lieu d’en vouloir à  la terre entière, Pam se répand en gentillesse à  votre égard. Ce qui, chez d’autres, aurait nourri colère et rancÅ“ur renforce sa propension à  la générosité. Une bonté naturelle explique certes cela mais, dans son attitude, joue également cette aptitude au détachement qu’engendre la foi bouddhiste. On ne vantera jamais assez les vertus du voyage. Il n’est meilleure école pour percevoir la diversité du monde et s’éduquer à  la tolérance. Partir à  la découverte des autres cultures et civilisations oblige à  se confronter au miroir de l’autre. Au contact de ses vérités, l’exercice de la relativité s’impose. Pour exemple, cette promenade à  l’intérieur d’un temple à  Chiang Mai, une petite ville du nord de la Thaà¯lande particulièrement prisée par les touristes du monde entier. Vous, étranger au culte, y trouvez porte ouverte. Des fleurs, des fruits et de l’encens vous y accueillent. Des hommes et des femmes, indifféremment mélangés, prient en silence. Personne ne lève un sourcil à  votre approche. Que vous soyez ou non un adepte de Bouddha ne pose aucun problème. Perdus dans leur méditation, les bonzes que vous croisez ne vous accordent pas plus d’attention. Cette indifférence a quelque chose de reposant. Elle ne se ressent pas comme un rejet mais comme une liberté. La liberté d’être ce que l’on est. Du coup, vous avez envie de vous attarder dans ce lieu. De ces êtres recueillis se dégage une sérénité qui vous apaise, que vous soyez croyant ou non. Vous ne pouvez alors vous empêcher de faire le parallèle avec votre propre univers religieux. De penser à  ses fermetures et à  ses interdits. A ses hommes qui se disent de Dieu et ne savent plus proférer que l’anathème. A ses mines renfrognées, à  ses regards ombrageux, à  cette colère qui se cherche en permanence une cible pour exploser. Bien triste visage que celui que les musulmans aujourd’hui offrent de leur religion. Dans ce petit temple bouddhiste o๠l’on rentre et l’on sort à  sa guise, on a envie de ne plus bouger. De se laisser aller à  écouter les infimes bruissements de l’air. De se fondre dans le tout pour n’être plus qu’un. La «connection» se fait. Pour une fois, tout vous parle. Les arbres, les oiseaux, les fleurs… Vous vous laissez caresser par la douceur de l’air, l’esprit en repos et l’âme tranquille. Et, comme chez Pam, doucement, un sourire éclot sur vos lèvres.