Le sosie et son trouble

la rencontre dont rêve tout figurant a fait du sosie de ben laden une star. ce fut d’abord un documentaire produit par nat geo et reconstituant la vie de l’homme le plus recherché du monde. puis la fiction est venue peu à  peu rattraper le réel troublé de cet homme tranquille que le hasard d’une ressemblance a jeté dans un monde irréel

Le sosie, personne qui présente une parfaite ressemblance avec une autre, est une figure souvent recherchée pour de furtifs rôles de figuration par le cinéma du grand spectacle ou les documentaires de reconstitution. Mais une fois le film ou le documentaire tourné et diffusé, que devient et comment vit celui qui a prêté son physique à une figure historique ou une célébrité ? On sait que des sosies et fans de chanteurs célèbres exploitent, en Europe et ailleurs, cette ressemblance en poussant la chansonnette dans des petites villes lors de tournées plus ou moins pathétiques. Ce phénomène n’a pas encore touché notre pays, faute sans doute de grandes stars et non de sosies. En revanche, la Toile, ouverte à toutes les fantaisies, permet désormais à certains hurluberlus de se prendre pour ce qu’ils veulent. Contrairement donc aux sosies de chanteurs célèbres, le sosie au cinéma reste, une fois le film tourné, avec la tête de la célébrité incarnée sur… les bras. Dans un court portrait publié dans les pages culturelles du quotidien arabe paraissant à Londres, Al Qods (du 3/9/2014), un de ces figurants de cinéma dont regorge la ville de Ouarzazate s’est construit une célébrité mondialement sulfureuse : la figure de Ben Laden. Involontairement, Abdelaziz Bouidnaïne a fait très fort et notamment après la mort du fondateur d’Al Qaïda. Avouez que ce n’est pas banal de se voir promu par l’industrie cinématographique internationale, sosie parfait de l’homme qui a été recherché par tous les services de l’Occident. Et le voilà pépère dans sa boutique de cette ville improbable du sud marocain, devenu un Hollywood à ciel ouvert. Recevant la presse, les touristes et les badauds en arborant, sous un sourire énigmatique, le fameux treillis de combat et le turban blanc de Ben Laden. Mais avant cette célébrité, le sosie a connu, raconte-t-il, la galère de la petite figuration dans de grands films certes, tels Thé au Sahara, Cléopâtre et autres péplums italiens ou documentaires de reconstitution anglais. Mais là, il ne fut qu’une silhouette furtive, comme nombre de ses compagnons de la ville. On sait en effet que Ouarzazate est devenue depuis des années déjà la Mecque, si l’on ose dire, de tous les «jizi cri» du cinéma (Jésus Christ), comme le prononcent les figurants hirsutes qui ne se rasent jamais en attendant une petite apparition par ci ou une «figuration intelligente» par là. Ce terme, on ne peut plus péjoratif du milieu cinématographique, désigne un rôle où le figurant donne une réplique ou reçoit un coup de pied de la vedette, prestations pour lesquelles il sera mieux payé et marquera sa carrière.
 Toute silhouette rêve un jour de faire une figuration intelligente, voire plus si la chance et le hasard des rencontres lui sourient. Un très bon documentaire d’Essafi et un long métrage de Aoulad Sayed, En attendant Pasolini d’après un bon scénario de Youssef Fadel, ont mis en images l’atmosphère et les coulisses des grands plateaux de tournage de Ouarzazate, ainsi que les rêves et les chimères que nourrissent les figurants, ainsi que les situations comiques et les malentendus culturels qui naissent au cours des tournages. On se souvient de cette séquence cocasse et irréelle, dans En attendant Pasolini, où une escouade de soldats romains en jupettes armées d’épées et de lances, s’échappe du plateau de tournage pour suivre une procession funéraire vers le cimetière afin d’enterrer un habitant du village voisin.

La rencontre dont rêve tout figurant a fait du sosie de Ben Laden une star. Ce fut d’abord un documentaire produit par National Geographic et reconstituant la vie de l’homme le plus recherché du monde. Puis la fiction est venue peu à peu rattraper le réel troublé de cet homme tranquille que le hasard d’une ressemblance a jeté dans un monde irréel. La fiction d’un côté et la réalité sulfureuse du personnage incarnée se sont télescopées et ont fait du sosie le figurant le plus célèbre du monde. Mais si Abdelaziz Bouidnaïne a incarné professionnellement le rôle et intégré un personnage honni, il est aujourd’hui reconnaissant à Ben Laden de l’avoir hissé au firmament. Aujourd’hui, le sosie a besoin à son tour de… reconnaissance. Sauf qu’il n’est pas le sosie de Michael Jackson mais bien de Ben Laden. Il est un peu dans la situation de ces comédiens de certains films hindous où ceux qui ont joué une fois le rôle du méchant dans un film sont condamnés à n’incarner que ce type de rôles. Pire encore, il paraît même qu’ils sont souvent pris à partie par le public dans la rue et se font copieusement insulter. Notre sosie n’en est pas là, heureusement pour lui. Cependant, son grand rêve reste encore à réaliser : se rendre en … Afghanistan, histoire de visiter les
lieux (?) où a vécu celui qui a fait de lui une vedette mondiale. Mais si son voyage en Afghanistan vient à se réaliser, on aimerait bien filmer la tête des voyageurs et celle de l’équipage de l’avion qui va le transporter jusqu’à Kaboul…