Le Smig coupable de freiner l’embauche et la compétitivité ?

S’appuyant sur les performances américaine, chinoise ou roumaine, quelques analystes accusent le Smig d’avoir un impact négatif sur l’emploi. Pourtant, dans beaucoup d’autres contrées, l’effet d’une baisse des salaires sur l’emploi est quasiment nul. Sinon comment expliquer que presque tous les pays de l’OCDE ont, sous une forme ou une autre, un système de salaire minimum conforme à une ou plusieurs des conventions du BIT.

Le dernier relèvement du Smig remet sur le tapis la sempiternelle question du salaire minimum, obstacle à l’embauche et à la compétitivité. Peu de sujets déclenchent autant de polémiques. Il est vrai que la question du coût du travail est essentielle dans une économie : trop élevé, les déficits extérieurs s’accumulent ; trop bas, la faiblesse de la demande intérieure freine l’économie. Le Smig aurait-il un effet néfaste sur les emplois, en les détruisant ou, au moins, en contribuant à empêcher qu’ils ne naissent ? Des points de vue l’affirment. La thèse est plausible : après tout, pourquoi le marché du travail ne serait-il pas sensible au prix de la marchandise qui s’y échange alors que, sur tous les autres marchés, le niveau (et l’évolution) des prix influence l’offre et la demande ?
S’appuyant sur les performances américaine, chinoise ou roumaine, quelques analystes accusent le Smig d’avoir un impact négatif sur l’emploi. Pourtant, dans beaucoup d’autres contrées, l’effet d’une baisse des salaires sur l’emploi est quasiment nul. Sinon comment expliquer que presque tous les pays de l’OCDE ont, sous une forme ou une autre, un système de salaire minimum conforme à une ou plusieurs des conventions du BIT. De ce point de vue, les comparaisons internationales sont très utiles et très suggestives, mais elles sont aussi dangereuses et illusoires si l’on n’y prend garde. Il est tentant d’isoler une variable économique jugée décisive et de transformer un constat en une relation de causalité. La dynamique américaine, chinoise ou roumaine en matière d’emploi tient sans doute en partie à la flexibilité des salaires et, plus généralement, au fonctionnement du marché du travail, mais aussi à bien d’autres facteurs : croissance économique plus forte depuis dix ans, moindre importance de la contrainte extérieure, maniement du taux de change pour conserver une compétitivité forte, politique économique moins restrictive, etc.
En économie, il faut souvent se méfier des évidences. Que la demande d’oranges dépende de leur prix, c’est un fait expérimental. Il n’en est pas de même pour le travail. Alors ? Supprimer le Smig ? C’est ce que proposent ceux qui veulent faire sauter le dispositif qui limite vers le bas le niveau des salaires au Maroc. Il n’est pas certain que cela serait efficace en termes d’emplois créés. Quand bien même la mesure aurait-elle quelques retombées positives, quel en serait le prix ? La suppression du Smig signifierait le développement massif des salariés pauvres, ces salariés qui n’arrivent pas à se nourrir, à se loger et à se vêtir avec le fruit de leur travail. Un processus déjà en cours avec la multiplication des emplois occasionnels. Voulons-nous une telle évolution de la société marocaine ? Il ne s’agit pas à proprement parler d’une question économique, mais plutôt d’un choix de société.
Etre payé au Smig, aujourd’hui, c’est disposer d’un salaire bien faible à la fin du mois : 2000 dirhams nets. Et nettement moins pour les milliers d’autres salariés qui ne travaillent qu’occasionnellement et les quelques millions qui travaillent dans l’informel. Toutes ces personnes, qui gagnent moins que le montant d’un loyer pour un trois-pièces dans un logement décent à Rabat. En fait, s’il y a aujourd’hui des centaines de milliers de personnes qui gagnent moins d’un demi-Smig, c’est parce qu’elles sont au chômage, ont des emplois en pointillés ou travaillent à temps partiel. Leur misère ne provient pas d’abord d’un Smig insuffisant, mais d’un travail insuffisant, voire inexistant.
Que faire pour préserver la compétitivité de l’économie sans fragiliser la cohésion sociale? Certes, éviter le choc salarial par des augmentations inconsidérées du coût du travail. Mais aussi, puiser dans les réserves de productivité de l’entreprise, réformer les cotisations sociales, instaurer des négociations de branche pour apprendre à raisonner en termes de carrières salariales, non de minima salariaux, mettre en cohérence les divers instruments de la politique économique (taux de change, fiscalité, coûts des facteurs…). Après tout, le coût du travail n’est pas uniquement un coût pour les entreprises, c’est aussi une ressource pour l’économie