Le silence de la pensée

Question à  Â«alef rials» (mille balles) : mais qu’en est-il chez nous ? ben oui, quoi ! où sont nos philosophes et que pensent-ils de ce que les autres appellent «le printemps arabe» ? que pensent-ils de la démocratie, de la liberté, des élections, de l’islam politique et de tout le tremblement ? silence, on pense ! le bruit que fait ce silence est tel qu’on l’entend jusqu’aux hautes hauteurs de l’atlas.

«Un événement devient un souvenir dès l’instant où il a lieu», affirmait Bergson dans sa fameuse  théorie sur la conscience et le temps qui passe. On pourrait reprendre cette formule  au sens   premier et terre à terre dans la vie quotidienne et l’appliquer  à tout ce qui nous arrive d’important ou de contingent, aux événements mineurs comme aux faits saillants. Le résultat d’une telle application si peu réflexive est que tout passe et qu’il n’en reste que des souvenirs et autant en emporte le temps (ou le vent, c’est selon). Finalement, la philo on en fait tout un plat et un casse-tête alors qu’une fois ramenée à sa plus simple expression, c’est tout bête et aisément accessible. Ce sont souvent certains philosophes qui nous en éloignent, nous en dissuadent ou nous en dégoûtent. C’est comme pour la religion : à voir la tête et le comportement  et à entendre les propos et les vociférations de certains religieux, on n’a plus envie de croire à quoi que ce soit. Comme disait je ne sais plus quel humoriste : «Lorsque je vois la gueule de certains écologistes, j’ai envie de polluer».

Bien entendu les non-philosophes, c’est-à-dire presque tout le monde, s’amuseront de cette simplification des thèses centrales de philosophes patentés, lesquels, pour comprendre le monde, la vie et la mort, ont interrogé les dieux et les mythes de l’Antiquité  ainsi que  ses premiers penseurs, les divers courants de pensée et les philosophies depuis le Moyen-âge et jusqu’à nos jours. Vaste programme qui englobera aux XXe siècle d’autres champs de la pensée et de la réflexion réunis sous l’appellation générale et généraliste de «Sciences humaines». Aujourd’hui, après vingt-cinq siècles de philosophie, rien n’échappe  à l’étude et tout fait objet de  réflexion et de philosophie. Faut-il s’en féliciter pour autant ? Oui et non. Maintenant que l’information circule quasiment en temps réel et que nous autres gens de l’hémisphère sud sommes tenus gratuitement  au courant, via les satellites et les chaînes étrangères, du moindre frémissement  de la pensée qui se manifeste au nord, on voit défiler des penseurs grimés et relookés à tout bout de champ… de la pensée du vite et souvent du vide. A la faveur de la publication d’un pensum de circonstance, imposé par l’éditeur suite à une actualité impromptue, on assiste à un cortège de «philosophes» paradant sur les plateaux de la télé et sautant d’une émission de divertissement à d’autres  dédiées à la culture, l’info en continu voire la cuisine. Sans parler de ceux qui se confondent ou font corps, si l’on ose écrire, avec des tractations diplomatiques en cours, voire une  stratégie militaire en préparation.  Du coup, l’image et la représentation du philosophe que nous avions depuis le bac de cet homme austère et souvent  ronchon s’en trouvent troublées. En effet, le premier contact avec la philo au lycée, c’est d’abord et forcément celui du prof. Un type ni sympa, ni le contraire mais surtout un homme mal fagoté, les cheveux en pétard et les idées en bataille. Celui dont je me souviens, pour ma part, avait en plus la particularité de dégager d’étranges effluves, mélange  de pastis et de tabac noir, qui traversaient la classe comme une brise pénétrante et exotique. Révoltés d’avance, prêts à engloutir chaque fragment de la connaissance, cela nous baignait d’emblée dans l’ambiance de la pensée libre et nous changeait du cours précédent d’un prof de littérature  arabe, pathologiquement atrabilaire et hautement conservateur. Il se permettait  de censurer le poète antéislamique Achanfara, qu’il considérait comme un fieffé misanthrope  ou pourfendait et insultait  Al Mutanabbi  taxé de poète mécréant et blasphématoire. Inutile de dire que le cours de philo était pour nombre d’entre nous un bel événement libérateur et chaque semaine renouvelé. Devenu souvenir aujourd’hui, pour rester dans la théorie de Bergson, cet «événement» est brouillé par le verbiage télévisuel qui fait beaucoup de bruit pour rien. Dans l’épigraphe de son excellent ouvrage, «Histoire de la pensée» (Editions Tallandier. 1989) Lucien Jerphagnon offre cette citation de Paul Veyne puisée dans A propos de Heidegger :  «… Il y a une Madame Bovary chez maint philosophe ; le travers de cette profession est de croire que la réalité a son lieu d’élection dans l’image qu’en donnent les textes philosophiques…».   

Maintenant et comme de coutume lorsqu’il faut bien faire dans la chronique de proximité, il reste à poser la question à «alef rials» (mille balles) : Mais qu’en est-il chez nous ? Ben oui, quoi ! Où sont nos philosophes et que pensent-ils de ce que les autres appellent «le Printemps arabe» ? Que pensent – ils de la démocratie, de la liberté, des élections, de l’Islam politique  et de tout le tremblement ? Silence, on pense !  Le bruit que fait ce silence est tel qu’on l’entend jusqu’aux hautes hauteurs de l’Atlas d’où   un demi siècle de solitude et autant d’années de solipsisme nous contemplent et nous accablent. Le solipsisme  étant une théorie philosophique  d’après laquelle «il n’y aurait pour le sujet pensant d’autre réalité que lui-même».