Le signe comme alibi

comme tout nous arrive en retard, sauf la crise mondiale, certains de nos chercheurs monolingues ont essayé de mettre la sémiologie à  la sauce arabe avec trente ans de retard et pédalent toujours dans la semoule. Le dernier signe, comme ils disent, de ces tentatives inconséquentes : monter une Union maghrébine des sémiologues arabes pour jargonner en toute liberté dans un pays
qui en manque tant.

Il y a plus de cinquante ans déjà, Roland Barthes se demandait et répondait dans le même temps, dans un texte que formera avec d’autres études son ouvrage Mythologies : «Qu’est-ce qu’un mythe ? Je donnerai tout de suite une première réponse très simple, qui s’accorde parfaitement avec l’étymologie : le mythe est une parole». Et Barthes d’expliquer plus loin que  la mythologie fait partie d’une vaste science inventée quarante ans plus tôt par Ferdinand Saussure sous le nom de sémiologie.  
Mythologie et parole, voilà deux vocables qui vont résonner bien fort dans la tête des participants à la première rencontre et, nous promet-on, le plus grand événement littéraire arabe de ces derniers temps qui devait se tenir du 23 au 25 juin à… Tripoli en Libye. Le thème est d’une actualité «signifiante» et d’une importance  «signifiée» : la sémiologie et ses perspectives dans le monde arabe. La rencontre, annonce-t-on dans la presse, sera couronnée par la création de l’Union maghrébine des sémiologues arabes. Pourquoi les Maghrébins arabes seulement ? On ne l’a pas signifié, mais  peut-être est-ce parce que les Maghrébins amazighe – c’est presque un pléonasme – ne parlent pas la même langue. On est donc mal barré pour un truc qui s’appelle «Union». Et puis, ce sont eux qui savent ce que les mots signifient, ne sont-ils pas payés pour ça ? Ce n’est pas là le moindre paradoxe de cette rencontre «jus de crâne» à laquelle ont été conviés des experts maghrébins et du monde arabe. En effet,  l’un d’eux, le chercheur  marocain de renom, Mohamed Miftah,  a décliné l’invitation en prétextant subtilement, selon le quotidien Al Massae : «Je suis dans un âge très avancé». En clair, et on n’a pas besoin d’être sémiologue pour déceler le «signifié» : «Je suis trop vieux pour ces conneries».
Rappelons d’abord la définition de la sémiologie  selon son fondateur Saussure : «Une science générale de tous les systèmes de signes grâce auxquels les hommes communiquent entre eux». On sait aussi que l’appellation «sémiologie» se rattache plus à la tradition européenne et que «sémiotique» est plus liée à la tradition anglo-saxonne. Bref, c’est un charabia d’un compliqué, trop prise de tête et très jargonné qui repose sur le système triadique et le système binaire. En arabe, on s’en sort comme on peut avec l’appellation incontrôlée «assimyae» sachant qu’au Maghreb on est davantage rattaché culturellement aux références européennes contrairement aux chercheurs moyen-orientaux. Bonjour l’Union ! Et bienvenue à la Jamahiriya arabe libyenne  qui regorge de signes et de symboles à décrypter. Car si l’on en croit les spécialistes, la sémiologie est «l’étude  des signes, le code intrinsèque des images, des sons, des odeurs, des événements que notre cerveau décode pour leur donner un sens». Tout est donc signes : images, concepts, paroles, idées ou pensées et tout signe doit signifier et faire sens. On imagine le boulot qui attend les sémiologues ou sémioticiens, enfin, bref, les «simyaéyounes» maghrébins et arabes qui, à l’heure où vous lisez cette chronique, se sont penchés à Tripoli et trituré les méninges sur les paroles (tu parles !) et les mythes que recèle ce pays sous la houlette de son grand sémiologue et guide.
Qui a lu ou relu Barthes sait que si certains de ses écrits ont fait et font toujours autorité, c’est aussi parce que le discours des «sachants» et des «écrivants» a dominé durant toute une époque où les sciences, dites humaines ou molles, tenaient le haut du pavé dans les universités et les  lieux du savoir. Beaucoup d’eau  et de salive ont coulé sous le pont de ce discours jargonneur, arrogant et dominateur. Aujourd’hui, même la dernière star populaire  de la sémiologie, Umberto Ecco,  est revenue à plus de «lisibilité» et d’humilité. Il est revenu au bon sens des choses de la vie et surtout au sens de l’humour. Malheureusement, comme tout nous arrive en retard, sauf la crise mondiale, certains de nos chercheurs monolingues  ont essayé de mettre la sémiologie à la sauce arabe avec trente ans de retard et pédalent toujours dans la semoule. Le dernier  signe, comme ils disent, de ces tentatives inconséquentes : monter une Union maghrébine des sémiologues arabes pour jargonner en «toute liberté» dans un pays qui en manque tant. Une mystification totale. Un signe de ces temps médiocres.   
Revenons, pour conclure, aux Mythologies  de Barthes qui écrivait ceci en 1956 à la fin de son ouvrage : «Il me faut dire, pour terminer, quelques mots du mythologue lui-même. Ce terme est bien pompeux, bien confiant. On peut pourtant prédire au mythologue, si un jour il s’en trouve un, quelques difficultés, sinon de méthodes, du moins de sentiments».