Le SIEL est par-dessus le toit…

Tout développement véritablement intégré et durable se mesure au développement de la culture. C’est pourquoi, il est heureux que le SIEL s’ouvre à la lecture, tous les ans, même si l’on ne vend pas plus d’ouvrages depuis vingt ans ; SURTOUT si l’on n’en vend pas plus…

Depuis sa création, il y a plus de vingt ans déjà, le Salon international de l’édition et du livre de Casablanca (SIEL) en a vu défiler des livres et des auteurs. Organisé par le ministère de la culture, il en a vu également défiler des ministres. Mais il est toujours là et c’est certainement une des rares, sinon la seule, réalisations qui n’ait pas souffert du syndrome ministériel consistant à renier ou effacer ce que le prédécesseur a fait. Faut-il mettre cette persistance sur le compte du livre en tant que véhicule tout-terrain du savoir et de la transmission de la connaissance ? Sans doute, car le livre en a connu, depuis l’aube des temps, des autodafés, des censures et de l’ostracisme sous toutes ses formes. Notre pays a eu son lot, comme tant d’autres, et à différentes époques, proches et lointaines. Mais cela est une autre histoire.

A l’échelle du Maroc d’aujourd’hui, le livre et l’édition nés avec le SIEL ont vingt ans et, comme dirait Paul Nizan, ce n’est pas le plus bel âge de la vie éditoriale. Les chiffres des ventes, la situation économique des maisons d’édition et, par ricochet, celle des auteurs marocains édités ici, donnent la mesure exacte de la vie des livres au Maroc. Il est entendu que ce ne sont pas les salons, les foires et les librairies qui font les livres, mais bien le contraire. On n’a pas attendu, en Allemagne comme en France, d’éditer et de vendre des livres avant d’organiser la Foire de Francfort et le Salon de Paris. Il est tout aussi évident que ce ne sont pas les pouvoirs publics, ni en l’occurrence le ministère de la culture qui produisent les livres ou toute autre création culturelle. Mais ces pouvoirs publics ont la responsabilité et le devoir d’éduquer et de cultiver les citoyens dès l’école.

Or, depuis au mois une génération, voire plus, comme le rapport du Cinquantenaire le relève, chiffres et lettres à l’appui, la culture a toujours été l’enfant pauvre, si l’on ose dire, de l’insaisissable équation du développement. On a souvent entendu, lors de discussions autour d’éventuels projets culturels et artistiques, tel ou tel député, conseiller municipal, ministre ou tout cela à la fois, rétorquer au questionneur tapi au fond de la salle : «Asidi n’dirou baâda l’qwadess !» (qu’on installe d’abord le tout-à-l’égout !).

Cette vision au raz du bitume est généralement partagée par tous ceux qui se gargarisent de formules technocratiques du genre : «une stratégie de développement durable et intégrée» (tanmia moustadama wa moundamija). Bien sûr, la culture n’est ni durable ni intégrée dans cette conception dite «utilitaire». Il n’est que d’observer les projets destinés aux jeunes dans les quartiers défavorisés : un terrain de foot en terre battue – au meilleur des cas – sinon de basket (ça prend moins de place) arraché à un terrain vague à la lisière d’un bidonville et qui ne tardera pas à être livré à un promoteur pour faire ce qu’on appelle de «l’habitat social».
Et c’est ainsi qu’une misère verticale, sous forme de cages à poules, en rejoindra une autre, horizontale, en tôle ondulée, pour former une perpendiculaire de désolation. Cette géométrie de l’indigence est déjà en elle-même une preuve accablante d’inculture. Une forte population de jeunes est condamnée à taper des jours durant dans un ballon de fortune. Aucun livre, aucun espace pour un film, une musique, une pièce de théâtre ne sont prévus dans cette «stratégie durable et intégrée» qu’on met à toutes les sauces, qu’on habille de tous les mots et dont les bénéficiaires supposés eux-mêmes n’ont pas compris le sens.

Tout développement véritablement intégré se mesure au développement de la culture. Cette dernière est le fruit de l’esprit de l’homme, et lorsque celui-ci est placé au cœur de toute volonté ou action de développement, on peut alors parler de durabilité et d’intégration. Autrement, ce ne sont que des mots, des slogans, de la mousse et autant en emporte le vent. Voilà pourquoi, pour revenir aux livres, il est heureux que le SIEL s’ouvre à la lecture, tous les ans, même si l’on ne vend pas plus d’ouvrages depuis vingt ans; SURTOUT si l’on n’en vend pas plus… Pendant ce temps-là, les spéculateurs qui spéculent éructent contre les bétonneurs qui bétonnent. Mais ensemble, ils entonnent l’hymne au ciment : «Quand le bâtiment va, tout va !». Alors puisque «avec le temps va, tout s’en va» (salut Ferré !), il nous restera à chanter avec l’autre poète, Verlaine : «Le ciel est, par-dessus le toit, / Si bleu, si calme/ Un arbre, par-dessus le toit/ Berce sa palme».