Le sens de l’interdit

En religion comme pour le code de la route, ne voit-on pas de plus en plus de gens s’agiter dans tous les sens afin de se racheter une bonne conduite ?

Si «tout est signe et tout signe est porteur de sens», comme le pensent les sémiologues, il en est qui laissent perplexe. Prenez par exemple les écriteaux que l’on voit de plus en plus fleurir  dans la rue, affichés sur les devantures des magasins et les cafés ou sur les murs. Il y en a de plus en plus et leur contenu est un réel sujet d’étonnement, voire plus si l’on veut en faire un thème de recherches. Avant, seuls quelques épiciers lassés de remplir des petits carnets de crédit pour une clientèle fidèle mais impécunieuse, avaient fini par gribouiller à la main une pancarte portant cet avertissement : «Mamnou3 attal9 warriz9o alallah», (le crédit est  interdit et Allah pourvoira).

Aujourd’hui, crise internationale oblige, les plus cyniques ajouteraient «Et va te faire endetter chez les Grecs !». Parfois, dans certains bistrots du temps jadis, on affichait, en français dans le texte, devant le mauvais payeur à l’ardoise trop garnie, le célèbre et cinglant «La maison ne fait pas de crédit». D’autres, plus moralistes et philosophes, tentaient : «Le crédit est mort, il a été tué par les mauvais payeurs». Un slogan qui ne déplairait pas aujourd’hui aux gens du FMI et autres bailleurs de fonds. Un autre patron de café, plus poète, cherchera à faire rimer crédit avec interdit ou s’essaiera à des rimes du même tonneau. Sur les pancartes, certains dessinaient , en plus de l’avertissement,  tel ou tel symbole signifiant l’interdit dont le seul connu de tous demeure le cercle rouge barré en blanc du code de la route. Il est significatif, si l’on ose dire et soit dit en passant, que le seul symbole commun à l’humanité et déchiffré aisément par elle, soit celui de l’interdit. Comme dans la Genèse et son histoire de pomme, tout est parti d’un interdit. Mais comme les interdits des religions,  bien plus anciens, chacun s’en accommode à sa façon. D’ailleurs, en religion comme pour le code de la route,  ne voit-on pas de plus en plus de gens s’agiter dans tous les sens afin de se racheter une bonne conduite ? 

Autre interdit ancien mais qui perdure, chez nous en tout cas, le fameux «Mamnou3 albaoule» (défense d’uriner). Ailleurs, des vespasiennes publiques et autres «coin-pipi» payants sont mis à la disposition des candidats au petit besoin naturel ainsi qu’aux incontinents cliniques ou «flagpilsiques» pleins de mousse et de «tapas». Ici, certains habitants se voient obligés, et à dessein, de réglementer en lieu et place des édiles. D’autres habitants dans certains quartiers, las de supporter nuitamment le tambourinement constant à leur porte pour cause d’un voisinage suspect, se fendent d’un «Mamnou3 Adda9ane» (défense de frapper à la porte). En clair, ils habitent la même rue qu’une voisine aux mœurs légères ou faisant commerce de ses charmes et, c’est humain, tout le monde peut se tromper devant une… maison close. D’un autre côté, on a beau être tolérant, «la tolérance, comme disait l’autre, il y a des maisons pour ça». D’habitude, en plus de l’avertissement par écrit, en prose comme en vers, on ajoute un dessin, un petit truc visuel pour ceux qui sont durs de la comprenette. Mais pour les deux cas précédents, avouez qu’il n’est point aisé d’ajouter à la défense, l’illustration, sans tomber dans le X et partant dans l’atteinte aux bonnes moeurs.

Autre temps, autres mœurs. Avec l’arrivée de l’ordinateur et sa publication assistée, les pancartes des interdits ont refleuri et se font imprimer et illustrer avec soin. Tout cela leur confère une certaine autorité, voire une légitimité toute administrative. Ainsi, l’année dernière, au plus fort d’une canicule persistante, des bus s’arrêtaient intempestivement en dégageant des nuages de fumée en face d’un café sur l’avenue Allal Ben Abdallah à Rabat. Le chauffeur, suivi de plusieurs passagers en nage, s’engouffrait dans le café pour se désaltérer ou quémander un verre d’eau. Excédé par cette noria de bus devant son établissement, le propriétaire a fait imprimer sur ordinateur ce grand écriteau : «Mamnou3 achorb» (Défense de boire). Le lendemain, pour être plus clair et pour les illettrés, il ajouta un dessin reproduisant un robinet plus un verre d’eau tous deux barrés d’une belle et grosse croix. A un jet de pierre en bas de la même avenue, un autre café a affiché une autre pancarte sur laquelle on peut lire : «Mamnou3 al moutala3a» que l’on peut traduire par (Défense de réviser ou de lire). Cet avertissement est destiné à des étudiants, fauchés comme les blés, qui viennent potasser leurs cours en s’incrustant des heures durant devant un seul et même café noir. Mais le meilleur de la semaine, un morceau de bravoure sinon un petit poème, a été malicieusement publié dernièrement par le quotidien Al Ahdath Al Maghribia : «Mamnou3 moumarassate arroumanssia» (il est interdit de pratiquer le romantisme). C’est probablement l’expression du ras-le-bol d’un riverain d’une rue obscure qui attire de jeunes amoureux ou peut-être même de moins jeunes et moins amoureux. Qu’importe, le terme «romanssia» est sous le pinceau du voisin (car c’est un graffiti peint sur un mur) un euphémisme pudique et savant pour ne pas dire les choses comme il le pense.
Dans tous ces interdits, écrits, dessinés ou signifiés, on peut lire et s’amuser à interpréter les petites mythologies marocaines du quotidien que  le pays recèle. Signe des temps ou temps des signes ? Seuls les esprits chagrins refuseront d’y voire matière à rire et à s’amuser. Les chercheurs, eux, y trouveront matière à cogiter. C’est moins marrant, mais c’est utile. Enfin et  comme disait on ne sait quel auteur taquin : «Ici, tout ce qui n’est pas interdit est obligatoire».