Le sanglot de l’homme moderne

Gérer l’incertain, sans même le penser est désormais la tendance et la ligne politique un peu partout à  travers le monde. c’est peut-être une des conséquences de la crise que traverse l’humanité dans son combat quotidien pour affronter l’incertitude de l’avenir. d’où ce désordre dans la pensée qui marque le comportement politique et la gestion économique des affaires du monde.

« Penser l’incertain ». Tel était le thème du dernier congrès des sociologues francophones tenu à Rabat au mois de juillet. Avec un intitulé pareil, on est généralement mal parti pour sortir avec des conclusions évidentes, et encore moins des recommandations à suivre, et ce, dans n’importe quel conclave scientifique. Pourtant, les sociologues, mais moins que les philosophes, trouveront toujours matière à moudre lorsqu’il est question de complexifier le réel pour mieux l’interroger. Ce fut le cas lorsque le congrès, dans ses conclusions, refila le bébé avec l’eau du bain à une autre discipline à créer : la sociopolitique de l’incertain. On ne saura pas en quoi une telle discipline serait à même d’appréhender l’incertain avec la certitude. Mais qu’importe, l’essentiel c’est de faire avancer la réflexion sur un concept aussi fascinant que celui de l’incertain. Selon un compte rendu de la presse, publié par un quotidien francophone de la place (du 9 juillet dernier), un des intervenants s’est étonné en pleine séance : «Je suis surpris que personne n’ait mentionné la sérendipité». Bigre ! Le lecteur curieux donna sa langue au chat et se précipita sur le dictionnaire. Mais peine perdu, ni le Robert, pourtant bien dodu, ni ses grands frères en sept volumes ne lui furent d’un quelconque secours.

On a beau avoir lu, on ne sait encore rien et on ne peut connaître tous les mots des autres. Mais une petite recherche sur le net a mis fin à ce bref moment d’inculture et sa sensation désagréable plantée dans l’esprit du lecteur curieux telle une écharde dans la paume de la main. La sérendipité (que cet inculte de correcteur de l’ordinateur vient de souligner en rouge) est un mot dérivé de l’anglais “serendipity”. Serendip est l’ancien nom du Sri Lanka, et d’après un conte traditionnel persan, «Les Trois Princes de Serendip» de Horace Warpol (1754), les héros étaient tout le temps en train de trouver par accident ce qu’ils ne cherchaient pas. Fiat lux ! La lumière fut et tout devient clair. On donnera à ce mot, par extension, d’autres sens au figuré comme le fait de trouver une information par hasard, ce qui est le cas de cette chronique avec ce mot tant cherché et recherché. On peut aussi le placer en parlant de la chance en matière de recherche scientifique et d’exploration : cas de Pasteur ou de Christophe Colomb. Bref, la sérendipité c’est que du bonheur, comme disent les gens qui prennent tout ce qui vient du bon côté. Finalement, c’est une bonne idée de penser l’incertain. On peut trouver des choses auxquelles on n’avait pas pensé auparavant si l’on a de la chance, même si Pasteur précisément, qui avait trouvé le vaccin contre la rage, disait que la chance favorisait les esprits préparés. Comme quoi, il faut y aller avec des biscuits sinon, sans la sérendipité, on en revient complètement dépité.

Qui cherche trouve, dit l’adage. Oui mais, les chercheurs qui trouvent, comme dirait le général De Gaulle, on en cherche, alors que les chercheurs qui cherchent on en trouve. L’art de trouver ce que l’on ne cherchait pas est souvent cultivé par ceux qui croient en leur chance et de plus en plus par ceux qui parient sur le profit aux dépens des autres. Prenez les traders responsables de la crise financière qui, eux, n’ont pas pensé l’incertain mais l’ont géré. C’est un jeu de casino qui consiste à parier sur l’incertitude du marché, la peur, la versatilité. Autant de sentiments fragiles, humains, trop humains et improbables. Gérer l’incertain, sans même le penser est désormais la tendance et la ligne politique un peu partout à travers le monde. C’est peut-être une des conséquences de la crise que traverse l’humanité dans son combat quotidien pour affronter l’incertitude de l’avenir. D’où ce désordre dans la pensée qui marque le comportement politique et la gestion économique des affaires du monde. Dans ce monde où l’illusion de la transparence et celle des libertés cachent mal une confusion des sentiments d’insécurité et de peur. Plus on est informé et moins on est rassuré et plus on s’exprime librement moins on a le sentiment d’être entendu. A l’effet, on cherche la cause dans une vaste et vertigineuse interrogation où se mêlent la peur et les pleurs. Le sanglot de l’homme moderne ? Pourtant déjà au milieu du XIXe siècle, voici ce que le grand Victor Hugo écrivait dans Les Contemplations dans un poème intitulé « Pleurs dans la nuit » :

L’effet pleure et sans cesse interroge la cause.
La création semble attendre quelque chose.
L’homme à l’homme est obscur.
Où donc commence l’âme ? Où donc finit la vie ?
Nous voudrions, c’est là notre incurable envie,
Voir par-dessus le mur.