Le saigneur des agneaux

Le sanglier et ses petits marcassins peuvent souffler un peu et doivent s’estimer heureux d’être nés cochons en terre d’islam. Les agneaux et autres moutons ne peuvent pas en dire autant car, comme vous le savez, après Ramadan vient la Fête du mouton.

L’absence de «rubriquage» dans certains journaux donne à  lire tout et n’importe quoi. Vous avez par exemple une page dite «nationale», qui regroupe info, faits divers et autres communiqués, de telle sorte que l’on peut trouver même ce qu’on ne cherchait pas. Et c’est dans cette promiscuité échevelée, sans aucune hiérarchisation de l’information, que l’on tombe sur des trucs marrants, parfois sidérants. Tenez, un jour de Ramadan, alors que l’on balayait du regard le morne paysage de la presse hérissé de titres non moins anxiogènes, voilà  que sous un titre évoquant l’affaire de la dépouille de ce Libanais, disparu à  Kelaât M’gouna, on a glissé deux petites colonnes sur la chasse au sanglier à  Tiznit. Vous direz, et on vous le concède, que cela n’a rien à  voir, qu’il n’y a certainement aucune intention de nuire, ni volonté de faire le moindre rapprochement entre ces deux sujets, à  travers une technique métaphorique du secrétariat de rédaction (ce serait trop fin ou trop trash). Cependant, il y a comme un malentendu dans la prestation, à  la fois commerciale et intellectuelle, entre le lecteur discipliné et de bonne foi qui achète et choisit les rubriques, puis l’offre désordonnée ou trompeuse qu’il rencontre. La notion de tromperie sur la marchandise existe aussi dans les médias. Mais qui s’en soucie ? Une bonne partie de notre presse, toute à  sa fierté de faire tomber un à  un ce qu’elle appelle des tabous, ignore qu’en matière de communication la forme est aussi importante que le fond. Mais vous croyez qu’elle écoute ce genre de remarque? Non. Essayez donc de contredire un journaliste lambda si content de lui et si dominateur, héros sans peur et sans reproche et preux chevalier en pâte à  papier d’un «quatrième pouvoir» gagné au loto d’un destin marocain en construction. La profession ne souffre pas que l’on critique ses dérives. Elles sont nombreuses et ses carences béantes tant dans la forme que dans le fond. Mais au fond, qui s’en soucie puisque les uns ont trouvé un fromage, d’autres une cause, et beaucoup un boulot peinard qu’ils s’entêtent à  appeler «mihnat al mataâib» (« profession des labeurs» en français. Labeurs dans les épinards?). Mais il reste encore et restera des journalistes qui ont choisi ce métier parce qu’il va dans le sens des valeurs auxquelles ils croient, valeurs frappées au coin de la probité, de la justice et de l’ouverture féconde sur une altérité o๠se conjuguent l’intelligence du cÅ“ur et celle de l’esprit. Prière de ne voir ici ni langue de bois grandiloquente, ni glorification béate d’un journalisme de l’utopie. On ne dit pas assez la grandeur de cette profession, vidée qu’elle est aujourd’hui de sa substantifique moelle par ceux et celles qui en ont fait un simple gagne-pain ou une posture. Ces gagne-petit et pense-petit ne viendront pas à  bout d’une profession qui saura reconnaà®tre les siens. Mais par contre, et pour revenir au titre qui a déclenché cette digression courroucée, la chasse au sanglier à  Tiznit est venue à  bout de 108 bêtes après une battue organisée par la délégation régionale du Haut commissariat des Eaux et forêts. On apprend aussi, dans la foulée de cette battue ramadanienne, que les chasseurs auront désormais droit à  un sanglier par tête de pipe (pas pour le bouffer, juste pour le zigouiller, encore que…) alors qu’avant, c’était une tête de sanglier pour quatre. C’est quand même bon de savoir qu’existe,au moins de ce côté-là , une évolution quantitative et qualitative tournée vers l’homme, le chasseur en l’occurrence. Mais pas seulement lorsqu’on sait que ce dernier se met au service des paysans en les débarrassant d’un animal qui ravage leurs récoltes, nuit à  leurs terres quand il ne menace pas leur vie. Si, si, pesant 150 à  200 kilos, le sanglier est capable de vous écrabouiller en moins de deux. Surtout qu’il est myope comme une taupe et qu’en plus il s’énerve facilement et fonce tête baissée comme un camionneur ramadanisé. Bon, l’article mentionné ne contenait pas et c’est bien dommage, toutes ces infos utiles sur le comportement du sanglier. En revanche, on a appris, que pendant la saison de la chasse, à  savoir le mois d’octobre, on peut zigouiller les sangliers toute la semaine sauf le vendredi. C’est le jour du Seigneur pour les musulmans et même si le chasseur est d’une autre confession, c’est kif-kif. Le sanglier et ses petits marcassins peuvent souffler un peu et doivent s’estimer heureux d’être nés cochons en terre d’islam. Les agneaux et autres moutons ne peuvent pas en dire autant car, comme vous le savez, après Ramadan vient la Fête du mouton. Fête du mouton est une appellation contrôlée mais erronée car, vous l’avez bien compris, ce n’est pas le mouton qui fait la fête et s’éclate, c’est bien l’homme, seigneur de la chasse au sanglier et grand saigneur des agneaux.