Le sabre et le char égyptiens

Après le « printemps arabe », l’ « hiver islamiste » et l’ « automne salafiste », le retour de l’armée semble marquer l’avènement de l’ « été militaire ».

Après une année au pouvoir, le premier président égyptien démocratiquement élu -le Frère musulman Mohamed Morsi- a été déposé par un coup d’Etat inédit. Second souffle de la révolution ou acte subversif contre une démocratie naissante ? L’Egypte, «Oum eddounya» (la mère du monde) comme on la surnomme, est en pleine douleur d’un nouvel enfantement. Va-t-elle accoucher d’un nouveau monstre autoritaire, d’une jeune démocratie ou d’un genre institutionnel hybride ? L’inquiétude est réelle. L’Egypte est le plus grand pays arabe, avec près de 90 millions d’habitants. Empêtré dans sa pauvreté, grevé de dettes, le pays n’a plus l’aura ni le leadership d’antan. Mais fût-il malade, il continue d’imprégner la rythmique du monde arabe. 

En fait, les Frères musulmans, qui  ont construit depuis près d’un siècle la force la plus organisée de l’islam politique international, ont fait illusion en parvenant au pouvoir. Certes, ils ont conquis la majorité parlementaire puis la présidence mais si évolution il y a eu, c’est essentiellement au niveau procédural de la démocratie. Le bilan des Frères, qu’il soit économique ou sur les libertés publiques, est catastrophique. Leur première erreur a été de croire qu’ils représentaient l’ensemble de l’Egypte, en invoquant les résultats des urnes. Le vote d’une Constitution, même très bancale, a donné l’espoir de mettre un terme à l’incertitude régnante. Tel ne fut pas le cas. Il en a résulté une situation politique de plus en plus crispée. Gagner une élection est une condition nécessaire, mais pas suffisante à la légitimité démocratique. Les Frères ont perdu la partie parce que leurs dirigeants n’ont pas suffisamment respecté les droits des minorités. La deuxième erreur tient au fait que les Frères ont cru qu’ils allaient résoudre les problèmes en faisant taire l’opposition et en plaçant les leurs dans les postes stratégiques de l’administration. Jusque-là insidieuse, la mainmise des Frères musulmans sur tous les aspects de la vie s’est affirmée ouvertement. Le ministre égyptien de la culture ne s’était-il pas donné pour tâche de «purifier» les courants culturels et intellectuels du pays pour «éliminer les mécréants et pour redonner à son peuple son identité perdue». Les attaques systématiques n’ont pas cessé contre les juges, la presse, la société civile, les syndicats et aussi l’appareil d’Etat. La troisième erreur est la gestion économique déplorable des affaires publiques. Il était difficile de faire quelque chose de substantiel en si peu de temps mais la situation s’est vite détériorée. 

Etranglé par les soucis de la vie quotidienne, le peuple a trouvé dans Morsi et les Frères musulmans les boucs émissaires idéaux pour exprimer son ras-le-bol. Les promesses d’amélioration du sort du peuple se sont vite dissipées sous les débats «Islam-Shariâ». Ce sont l’arrogance et l’incompétence de Morsi qui l’ont conduit à sa chute. L’armée, mécontente de la gestion chaotique de Morsi et inquiète d’un risque de révolte populaire, a, dira-t-on, préféré «crever l’abcès». Peut-on pour autant se réjouir d’un coup d’Etat militaire déposant le premier président démocratiquement élu, quelles que soient les erreurs commises ?

En déposant le premier civil chef de l’Etat depuis l’avènement de la République, l’armée égyptienne a une fois de plus façonné l’histoire de son pays. C’est une constante depuis 1952. Elle a déposé un roi, un général dictatorial et enfin un président élu. Soixante-et-un ans plus tard, l’armée reste le principal acteur du changement politique. Elle s’impose comme la seule instance qui tranche les conflits institutionnels et politiques. L’armée égyptienne n’est pas seulement un corps où les ordres sont appliqués, elle est aussi la principale entreprise publique d’Egypte ; ses usines fabriquent toutes sortes de biens et de services ; son budget échappe à tout contrôle parlementaire et même gouvernemental. Mais, pour le grand public, l’armée reste la «fille du peuple», le creuset de la nation et le principal ascenseur social du pays. Malgré les revers et les compromissions, l’armée égyptienne a su entretenir ce mythe avec une certaine maestria politique. Usant des Frères musulmans pour faire cesser la dynamique de février 2011, l’armée s’est ensuite tournée vers les contestataires pour se débarrasser des Frères. Un abîme sépare les cultures et les aspirations des généraux et celles de la génération Internet de Tahrir. Les premiers mois de l’ère post-Moubarak ont été marqués par une très grande frustration des révolutionnaires dont les valeurs, les agendas, les intérêts et les aspirations sont aux antipodes de l’establishment militaire. Aujourd’hui, l’establishment ne s’est pas solidarisé avec les manifestants, il a seulement cessé de soutenir Morsi, comme il avait cessé de soutenir Moubarak. Les foules ont applaudi avec ferveur l’intervention des militaires, mais toute la population de l’Egypte scrute la réaction potentiellement enragée des Frères musulmans et de leurs partisans. Les Frères continuent de disposer d’une base solide qui va se sentir fortement contrariée, perdre toute espérance dans la politique. Les salafistes vont tenter de jouer leur carte et de tirer parti de l’échec des Frères musulmans.

La tragédie égyptienne révèle un autre aspect du malaise démocratique  égyptien, si ce n’est arabe, au travers  de la défiance à l’égard des forces démocratiques structurées. Entre l’élite militaire et les élites religieuses, il n’y a toujours rien d’organisé. L’opposition demeure aussi divisée qu’auparavant et n’a pas le moindre programme politique cohérent. Plusieurs sources estiment que la guerre ouverte que se livrent depuis plus de soixante ans militaires et islamistes, «les seules forces structurées du pays», ne va pas cesser de sitôt. Entre ces deux géants convaincus d’incarner la légitimité populaire, la trêve n’aura finalement duré qu’un an. Après le «printemps arabe», l’«hiver islamiste» et l’«automne salafiste», le retour de l’armée semble marquer l’avènement de l’«été militaire». L’Egypte souffre de ce combat récurrent entre le sabre et le char. A ce titre, elle est une nouvelle fois le laboratoire de sciences politiques du monde arabe.