Le rôle des intellectuels

Dans la société d’information actuelle, ce sont les journalistes à  qui se voit dévolu le rôle des intellectuels d’antan. Mais ils n’en sont souvent qu’un pà¢le succédané dont les mots résonnent comme des coquilles vides

En Turquie, une pétition lancée le 17 décembre dernier par des intellectuels turcs suscite une grande polémique. Pour une partie de l’opinion publique, nationaliste, elle relève quasiment de l’acte de haute trahison. Sous le titre «Arméniens pardonnez-nous», les signataires reviennent en effet sur un déni majeur de l’histoire officielle de ce pays, le génocide arménien de 1915. Sans aller toutefois jusqu’à user du terme «génocide» interdit par le code pénal, le texte, très court, se résume à quelques phrases : «Ma conscience, y est-il dit, ne peut accepter que l’on reste indifférent à la grande catastrophe que les Arméniens ottomans ont subie en 1915 et que l’on nie. Je rejette cette injustice et, pour ma part, je partage les sentiments et les peines de mes frères et de mes sœurs arméniens et je leur demande pardon». Tout un contexte politique ainsi que la question de l’adhésion de l’Union Européenne expliquent cette initiative qui rencontre l’adhésion tant de libéraux que de proches de l’AKP, le parti islamiste au pouvoir. Dès le lendemain de son lancement sur le net, elle réunissait plus de 20 000 signatures, montrant combien, en dépit d’une position nationaliste toujours aussi intransigeante sur le sujet, la société était mûre pour poser le débat et en pousser les limites aussi loin que possible.
Dans un éditorial intitulé «Conscience», Ali Bayramaglu, l’un des initiateurs de cette pétition, expliquait combien la problématique touchée du doigt dépassait la seule question arménienne. Parlant d’une «véritable maladie qui broie l’être humain au nom de l’identité et de la nation», il évoque «une grave crise d’identité qui se manifeste par une propension à étaler les souffrances que l’on a subies tout en niant celles que l’on a fait subir ….». La question du génocide arménien constitue le tabou majeur de la Turquie moderne, celui dont l’occultation continue à être totale sur le plan de l’histoire officielle. Un certain nombre de signes indique cependant que les choses commencent à bouger et qu’un fléchissement des positions se dessine.
Bien que les signataires de la pétition n’aient pas été jusqu’à reconnaître le génocide, demander pardon aux Arméniens représente en soi un acte d’une portée symbolique considérable d’où l’émoi et le scandale ainsi engendrés auprès d’une frange conséquente de la société. Par l’exemple qu’elle offre, cette initiative courageuse nous rappelle ce que peut – et doit être- le rôle des intellectuels dans une société. Il fut une époque, pas si lointaine, où ces derniers assumaient de manière claire leur rôle d’éclaireurs et d’agitateurs d’idées. Osant aller à contre-courant, ils étaient ceux qui n’hésitaient pas à tailler en pièces l’ordre et les idées établis, quel qu’en soit le prix à payer.
Au-delà du courage à s’inscrire dans une démarche de rupture et de remise en cause, il y avait une vraie pensée, construite, articulée qui, en se déployant, vous aidait à mieux comprendre le monde dans lequel vous étiez et à mieux vous positionner par rapport à lui. Aujourd’hui, les intellectuels autoproclamés se rencontrent à tout coin de salon. Ils excellent dans l’art de discourir de manière à n’être compris que d’eux-mêmes mais dès lors qu’il s’agit de s’engager de manière claire et franche sur des questions sensibles, alors un étrange silence les frappe. Et puis, surtout – et c’est là que le manque se fait le plus sentir notamment dans nos sociétés noyées dans un brouillard mental épais -, on ne rencontre plus de ces esprits lumineux au contact duquel vous vous sentez formidablement intelligents. Intelligents parce qu’en les écoutant, tout s’éclaircit comme par miracle.
Dans la société d’information actuelle, ce sont les journalistes à qui se voit dévolu le rôle des intellectuels d’antan. Mais ils n’en sont souvent qu’un pâle succédané dont les mots résonnent comme des coquilles vides. Ce n’est toutefois pas le cas de l’éditorialiste turc précité avec son évocation de «cette maladie qui broie l’être humain au nom de l’identité et de la nation».
Voilà un diagnostic qui s’applique bien au-delà de la société turque, renvoyant à une pathologie qui mine un monde musulman fragilisé par une entrée au forceps dans la modernité.
La question identitaire fait partie de ces questions sur lesquelles il faut avoir le front de s’exprimer sans céder au terrorisme intellectuel ambiant. Face à la régression sociétale qui nous menace tous, une seule arme reste de taille : l’arme de la pensée. Or, sur ce front-là, les lignes sont bien dégarnies.