Le retour de la politique budgétaire ?

La crise semble sonner le retour d’idées et de politiques d’inspiration keynésienne. La relance budgétaire, que le Fonds Monétaire International appelle de tous ses vÅ“ux, est à  cet égard un exemple d’autant plus éloquent que l’institution de Washington s’est illustrée comme un adversaire résolu d’une telle politique.

«Nous sommes en présence d’une crise d’une amplitude exceptionnelle, dont la principale composante est un effondrement de la demande. (…). Il est impératif de juguler cette perte de confiance, de relancer et, si nécessaire, de remplacer la demande privée, si l’on veut éviter que la récession ne se transforme en Grande Dépression (…). Il vaut mieux que la relance intervienne par l’augmentation des dépenses publiques que par la diminution des recettes publiques». Ces propos, qui pourraient être prêtés à un keynésien transfuge convaincu des bienfaits du déficit public, sont dus à l’économiste en chef du Fonds Monétaire International, Olivier Blanchard. Un tel diagnostic suscite d’autant plus la surprise que l’institution de Washington tient les politiques budgétaires expansionnistes pour inopérantes, voire néfastes. Que le FMI plaide aujourd’hui avec vigueur pour la relance budgétaire, voilà qui invite à reconsidérer l’argumentaire que sa vision macro-économique oppose systématiquement  à l’utilisation du déficit public à des fins de soutien à l’activité.

Vices de l’argumentaire en défaveur du déficit public
Le consensus de Washington, qui forme la doctrine d’ensemble du FMI et de sa sœur jumelle, la Banque Mondiale, bannit l’utilisation du déficit public de la régulation conjoncturelle. Les arguments majeurs à l’appui de ce précepte est que le déficit budgétaire entraîne l’éviction financière et compromet la soutenabilité de la dette publique. En faisant appel au marché financier, l’Etat contribue à une montée du taux d’intérêt qui décourage la consommation et l’investissement privés. De la sorte, une expansion budgétaire  n’a pas d’impact sur l’activité réelle en ce qu’elle réduit la demande privée de par les prélèvements qu’elle effectue sur l’épargne, d’un montant égal à la hausse des dépenses publiques.  Il n’y a pas de lien causal entre le financement du déficit par la dette et les mouvements du taux d’intérêt.  La récrimination du déficit public recourt également à l’argument de soutenabilité de la politique. Cet argument s’appuie sur le ratio dette publique / produit intérieur brut. La dette comprend le principal de l’emprunt, les intérêts et le déficit primaire supposé être financé exclusivement par l’emprunt. Si le taux de croissance réel de l’économie est inférieur au taux d’intérêt réel, la constance du rapport  dette publique/PIB requiert un excédent budgétaire. Dans le cas d’une hausse du déficit, l’accroissement de l’endettement, conjugué à la hausse de la charge des intérêts, augmente la part de la dette dans le PIB. Le déficit entretient l’endettement et constitue ainsi un handicap permanent à la demande privée.
 Si la dette crée cet effet de «boule de neige», c’est  à cause de la faiblesse de la croissance. Celle-ci ralentit la hausse des recettes publiques et pèse ainsi sur le déficit budgétaire .Or, une accélération de la croissance crée les conditions d’un contrôle du déficit public. L’expansion budgétaire peut en effet accroître les recettes fiscales et alléger le poids de la dette. Les dépenses publiques financées sur fond d’emprunt améliorent les capacités de remboursement immédiates en mettant en place un stock de capital créateur de revenus.

Vertus de la relance budgétaire
La dette publique ne saurait être réduite à une composante de la contrainte budgétaire de l’Etat. Vu ses retombées sur la formation et la distribution des revenus, le décideur public ne devrait pas en fixer une cible quantitative au titre d’une règle de gestion des finances publiques. L’évolution de l’encours de la dette devrait être déterminée en fonction des objectifs de la politique économique. Loin d’engendrer des effets d’éviction, une politique budgétaire expansive est en mesure de générer, en situation de sous-emploi des ressources, des effets d’entraînement. C’est ce que semblent reconnaître aujourd’hui les avocats des plans de relance qui  hier déniaient à la politique budgétaire sa capacité d’agir sur l’activité. D’abord, des dépenses publiques financées par le déficit accroissent les achats auprès du secteur privé et stimulent donc l’activité des firmes. Ensuite, le déficit public améliore les perspectives de profit des entreprises; ce faisant, il contribue à la hausse des cours des titres émis par les firmes privées en même temps qu’il incite les banques à une baisse des taux d’intérêt. En troisième lieu, l’accroissement du revenu auquel il contribue induit une hausse de l’épargne. Loin d’évincer les entreprises, le déficit budgétaire exerce, de par son effet créateur de demandes et de profits, un impact positif sur les décisions de production et d’investissement. De tels effets vertueux peuvent être conséquents si les entreprises et  les ménages voient dans la pratique du déficit public un remède à la contraction de la consommation et de l’investissement. Une telle croyance suscite des comportements qui valident la pertinence des décisions des autorités budgétaires. Mis en œuvre en synergie avec la politique monétaire sous la prééminence de l’objectif de stabilité de la monnaie, l’instrument budgétaire pourrait donner à la politique économique la flexibilité nécessaire à la réponse aux chocs et contribuer à l’objectif d’activité. Au total, la régulation de la conjoncture par le biais du solde budgétaire est possible et souhaitable comme l’écrit Solow, Prix Nobel d’économie, dans un article en 2002 resté sans écho et auquel la crise confère une incontestable actualité. Si la logique infernale de la récession requiert la réhabilitation de  la politique budgétaire, il importe aussi d’abandonner  le mythe des vertus auto-régulatrices du marché qui tient les interventions publiques pour des   entraves à la concurrence et à la convergence vers le plein-emploi des ressources. L’Etat ne saurait être considéré comme le serpent intrus dans le jardin d’Eden du marché.