Le règne du flou

plus vous passez de temps coincé dans un embouteillage, plus vous consommez d’essence, plus le PNB augmente. Même chose pour la santé et la consommation de médicaments : les ordonnances à  rallonge ont beau faire exploser le budget des ménages, sans résultat garanti pour la santé des malades, elles contribuent de façon certaine à  l’accroissement du PIB.

Peut-on encore se fier aux indicateurs macroéconomiques? PIB, chômage, inflation…, ces concepts n’ont plus qu’un rapport lointain avec la réalité qu’ils sont censés décrire. Croissance, chômage et inflation sont incontestablement les trois concepts de base de la macroéconomie. Avec l’équilibre extérieur, ils forment le carré magique de la politique économique, les repères essentiels par rapport auxquels la plupart des décisions sont prises. Pourtant, chacun de ces concepts n’a plus aujourd’hui qu’un rapport lointain avec ce qu’il prétend décrire. On connaît la critique déjà ancienne du concept de produit intérieur brut. Celui-ci comptabilise comme création de richesse tout ce qui fait l’objet d’une dépense. Il s’en suit que toute activité bénévole, tout travail domestique à l’intérieur du foyer ou tout service gratuit rendu par un équipement collectif ne seront pas comptabilisés comme création de richesse. Inversement, les nuisances comme la pollution, le bruit, les troubles nerveux ou la destruction de ressources naturelles non renouvelables n’apparaissent pas en flux  négatifs. L’absurde de cette situation a été abondamment décrit : plus vous passez de temps coincé dans un embouteillage, plus vous consommez d’essence, plus le PNB augmente. Même chose pour la santé et la consommation de médicaments : les ordonnances à rallonge ont beau faire exploser le budget des ménages, sans résultat garanti pour la santé des malades, elles contribuent de façon certaine à l’accroissement du PIB.
On ne peut pas se fier au PIB. En attendant, peut-on au moins se fier à cette mesure incomplète qu’est le PIB  pour connaître l’évolution de l’activité économique ? Apparemment pas. Pour bien comprendre ce point, un petit détour s’impose par… l’indice des prix. En effet, toute mesure de la production nationale est d’abord une mesure de sa valeur marchande. Pour estimer l’évolution du volume produit, le calcul d’un indice des prix est nécessaire. Pour cela, une difficulté doit être surmontée. Celle de se mettre d’accord sur la composition du panier de biens qui servira au calcul de l’indice et sur le poids à donner à chaque bien. Rien de bien effrayant a priori, si ce n’est que la structure de la consommation évolue constamment et que les consommateurs sont évidemment attentifs à l’évolution des prix et des qualités des produits. Ils modifient leurs habitudes de consommation lorsque de nouveaux produits plus intéressants font leur apparition. Il s’en suit que la composition du panier de référence est systématiquement en retard par rapport à l’évolution de la consommation au sens où elle sous-estime régulièrement le poids des produits moins chers ou de meilleure qualité. La mesure de l’inflation en est par conséquent surestimée.
Mais si l’inflation est surestimée, alors la mesure de la croissance de la production en volume doit, elle, être sous-estimée. Ce qui laisse penser que les priorités de la  politique économique  reposent sur des considérations bien fragiles, surtout lorsque l’on considère le prix payé en termes d’emplois.  Ce qui nous amène à la mesure du chômage, sujet politiquement sensible s’il en est et qui se prête particulièrement bien à toutes sortes de manipulations. C’est que les frontières sont particulièrement floues entre l’emploi, le chômage et l’inactivité. Selon la définition retenue par le Bureau international du travail (BIT), une personne sans emploi ne sera considérée comme chômeur que si elle n’a pas travaillé, ne serait-ce qu’une heure, au cours de la semaine prise comme référence par l’enquête et si elle recherche activement un emploi. Selon cette définition, le chômage toucherait environ 1,2 million de personnes. Ce chiffre ne recouvre cependant qu’une partie du sous-emploi de la population souhaitant travailler. D’abord parce qu’il exclut tous ceux qui, travaillant à temps partiel, voire seulement quelques heures par semaine, souhaitent néanmoins travailler davantage. Ensuite, parce que le critère de la recherche active d’un emploi exclut d’emblée, de la population active, tous ceux qui ont renoncé à chercher parce qu’ils pensent qu’ils n’ont aucune chance d’en trouver un. Dans tous les pays touchés par le chômage de masse, l’évolution du taux de chômage s’accompagne d’une montée parallèle de l’inactivité. La mesure officielle du chômage est ainsi très loin de refléter les besoins réels d’emplois du pays. C’est pourtant elle qui sert de repère à la politique économique, au Maroc comme à l’étranger.