Le ras-le-bol d’un rat de labo

Comme la culture vient toujours
à  la fin dans tous les rapports, citons ces chiffres qui vont faire hurler de rire, jusqu’aux confins du Tibet, le bonze le plus zen : il y a 243 bibliothèques et un million de livres consultables dans un pays où vivent 30 millions de personnes. Morale : à  ce rythme, il y aura toujours plus de rats de laboratoire pour des expériences politiques que de rats de bibliothèque pour dévorer le peu de livres dont on dispose.

Lepoète belge Henri Michaux disait que «la jeunesse, c’est quand on ne sait pas ce qui va arriver». Normal, dirions-vous, il faut du temps au temps pour que celui-ci forge une expérience de la vie à  même de prospecter l’avenir d’un homme. Et encore, ajoute Michaux, qui ne lâche rien, «on n’en finit pas d’être un homme». Bof ! Philo, poésie et prise de tête que tout cela ! Peut-être pour certains, mais c’est ce qui nous est passé par la tête en lisant dans la presse deux informations importantes : les différentes analyses de quelques éléments de la dernière enquête sur la jeunesse marocaine publiée par l’Economiste ainsi que la présentation sommaire du Rapport général du Cinquantenaire. Hasard du calendrier ou tir groupé médiatique, ces deux événements se recoupent à  plus d’un titre et donnent à  réfléchir, à  méditer ou à  médire. Sans oublier le rapport de l’IER dont nous avons parlé dans une précédente chronique intitulée «La morale d’une histoire marocaine». Les grandes tendances de la première enquête ont révélé que l’on ne sait rien ou si peu sur notre jeunesse : ses aspirations, ses rapports à  la sexualité, au mariage, à  la politique et à  la religion. Mais comme le pays est peuplé à  majorité de jeunes, il est évident que cette méconnaissance est quasi générale et rejoint la définition de Michaux citée plus haut. Faut-il penser, dès lors, que si nous ne savons pas ce qui va arriver, c’est que nous sommes novices et inexpérimentés ; auquel cas, nos échecs et nos défaillances sont surtout les erreurs de jeunesse d’un pays dont les années de colonisation, cumulées avec celles de l’indépendance, ont duré tout de même un siècle, si l’on démarre le compteur à  partir de 1906, date de la signature des accords d’Algésiras ? Cette date est considérée par de nombreux historiens comme l’année qui a ouvert les portes du pays à  tous les desseins et à  tous les destins. Ne voilà -t-il pas un autre débat sur qui est responsable ? On peut débattre pendant longtemps de la responsabilité des uns et des autres, la dater à  partir de telle ou telle période historique, «caster» (de casting, comme on dit au cinéma) les responsables ou les acteurs de nos avatars au cours de cette partie de l’histoire. Mais c’est en fait le rapport du Cinquantenaire et toute la communication faite autour qui semble, sinon répondre indirectement, du moins inciter à  débattre la question. C’est en tout cas ce qu’on a cru comprendre à  travers les multiples interventions de ses promoteurs dans les médias d’ici et d’ailleurs. Cinquante ans dans la vie d’une nation, c’est à  la fois beaucoup – deux générations au sens démographique – et une goutte d’eau dans ce long et tumultueux fleuve qu’est l’histoire. Si l’on examine un seul chiffre du rapport, on apprend que la majorité de la population marocaine, soit 61 %, est âgée de 15 à  59 ans. Il y a donc un nombre important de quadras et de quinquas qui ont vécu, en live, cette autre histoire marocains racontée par des experts et des spécialistes en tout genre. Cependant, et juste après avoir écouté l’autre histoire narrée par l’IER, peut-on dire alors que le tableau est complet ou, comme on dit en arabe, «wa hal iktamalati assoura ?». Voire. Et puis, comme pour donner une profondeur de champ à  ce tableau d’une couleur indéfinie, car il n’est ni noir, ni blanc, ni gris, on a eu droit à  une perspective qui pousse la vision jusqu’à  2025, soit quasiment la valeur démographique d’une génération. Chapeau et tarbouche bas aux experts de l’expertise, aux prospecteurs d’un futur indéterminée, aux tireurs de plans sur la comète ; et aussi aux libérateurs de la parole refoulée, des peurs rentrées, déterreurs des geôles, des maisons des morts et autres charniers à  ciel ouvert. Alors, après cette overdose d’infos conjuguées au passé simple, composé, imparfait ou décomposé et exhalant les miasmes d’illusions perdues, de cadavres mal inhumés, de rêves brisés d’enfants, de vieillards, de femmes, de mères, de sÅ“urs tirés de leur sommeil de justes par des barbouzes avinées… ; que l’on permette donc à  un quinquagénaire faisant partie de cette majorité de 61 %, qui a servi, comme tant d’autres, de rat de laboratoire à  un demi-siècle d’expériences politiques, de réformes, de planifications et de bidouillages en tout genre, de dire merci pour ce check-up existentiel. Sans oublier de faire un petit coucou (ou coco, c’est selon) à  ceux qui, comme disait un journaliste dissident de Libération (France), sont passés «de la lutte des classes à  la lutte contre le cholestérol». Mais comme la culture vient toujours à  la fin, dans tous les rapports, y compris chez les gens bien sous tout rapport, citons ces chiffres qui vont faire hurler de rire, jusqu’aux confins du Tibet, le bonze le plus zen du temple du coin : il y a 243 bibliothèques et un million de livres consultables dans tout le pays, o๠vivent près de 30 millions de personnes. La morale de cette histoire est qu’à  ce rythme, et si l’on n’y prend garde, il y aura toujours plus de rats de laboratoire pour des expériences politiques que de rats de bibliothèque pour dévorer le peu de livres dont on dispose.