Le Ramadan: au-delà  du jeûne

– «Dis-moi, si tu totalises les mois de Ramadan depuis l’avènement de l’islam, cela donne combien d’années ?». – «Plus de 14 siècles d’islam, donc près de 140 ans de Ramadan au total» – «Curieux, n’est-ce pas, à  quelques années près, notre retard moyen sur les Euro-Américains ?»

L’apparition du premier croissant de lune au soir du 1er septembre a marqué le début du mois de Ramadan. A l’origine de l’islam, c’était un moment de l’année consacré au jeûne, à l’abstinence et à la solidarité sociale. Au fil des siècles, les sociétés musulmanes l’ont transformé en un mois de moindre travail dans la journée, de fête et de veillée, la nuit.

Davantage qu’un acte de piété personnelle, le Ramadan est un phénomène éminemment social, considérablement complexe. Il regroupe à la fois les dimensions de religion, de solidarité, d’éthique et aussi d’économie. Le jeûne du mois de Ramadan est évidemment l’une des obligations rituelles de l’islam. Mais, plus que religieux (ce qui renvoie à l’institutionnalisation et à l’objectivation), le siyam est un fait spirituel (qui renvoie davantage à l’individuation et à la subjectivation). Il donne lieu à des prières surérogatoires (taraouih) et des retraites en mosquée.

Le mois du Ramadan est également un fait social à haute valeur intégrative. Il est un mois de solidarité qui valorise une éthique du partage et de l’accueil. L’ascèse alimentaire est censée rapprocher les membres de la umma : en jeûnant, les riches comprendraient ce que les plus démunis vivent au quotidien, et ces derniers profiteraient de la générosité ambiante pour manger convenablement pendant le mois saint. Au-delà de ces dimensions, religieuse, spirituelle et éthique, le jeûne engendre le renforcement des liens communautaires et participe à la construction du moi. Producteur de lien social, il permet au sujet de se positionner dans une société où les repères constructeurs manquent.

Le Ramadan est également un fait économique : un jeûne d’un mois a des répercussions sur l’économie globale, notamment sur la consommation et la productivité. Le calendrier lunaire ne permet pas de quantifier l’impact réel de ce mois sur les variables économiques. Les données et les indicateurs statistiques sont recueillis selon un calendrier solaire.

Ce facteur de mobilité et d’incertitude introduit une difficulté supplémentaire dans la mesure de ses effets. Mais, l’observation des comportements économiques et sociaux durant le mois sacré laisse penser que la productivité et la production baissent aussi fortement qu’augmentent la consommation des nourritures terrestres et les prix des produits et services. Le mois du Ramadan s’accompagne de nombreux changements de mode de vie et de comportement alimentaire.

Le siyam implique une consommation nocturne et les nuits peuvent être l’occasion de réjouissances. Si la fréquence des prises de repas diminue, les festivités quotidiennes (iftar/souhour) donnent lieu à une surconsommation. Pour beaucoup de Marocains, le Ramadan reste synonyme de repas gargantuesques et de longues veillées «sucrées et salées». Le niveau de la consommation alimentaire monte en flèche, notamment pour certains produits : viandes rouges et viandes blanches, tomates, œufs et lait, pâtisseries, jus de fruits et boissons gazeuses.

Evidemment, ce pic de la consommation fait le bonheur des grandes surfaces comme des petits commerçants. On ne peut pas en dire autant des chefs de foyer, dont le budget en prend un coup. Le Ramadan, c’est le mois où les prix flambent. En dépit des actions déployées par les pouvoirs publics pour garantir l’équilibre entre l’offre et la demande, par l’importation de grandes quantités de produits, la constitution de stocks régulateurs et l’intensification des opérations de contrôle. Mais alors, comment les Marocains font-ils pour consacrer autant d’argent pour s’alimenter? Certains puisent dans leurs économies, d’autres s’endettent, d’autres consacrent moins de ressources aux autres postes de dépenses.

Le Ramadan est souvent associé à des journées de travail courtes. Certaines entreprises accordent une baisse sur les horaires normaux. D’autres gardent le même «volume» horaire avec une certaine flexibilité. D’autres encore invitent leurs salariés à prendre leur congé annuel pendant cette période ou profitent du ralentissement de l’activité pour mettre en route des travaux urgents. D’autres enfin affirment qu’il n’existe pas de «règle». La seule certitude est que les administrations publiques fonctionnent au ralenti.

Le jeûne ne renforce pas chez le personnel administratif l’ardeur au travail, bien au contraire. La plupart des décisions importantes sont reportées d’un mois. Tous ces facteurs font que le Ramadan est souvent perçu comme une parenthèse festive où le rendement de la plupart des activités tend à baisser. Dans une de ses chroniques, Béchir Ben Yahmed* rapportait qu’un de ses amis, musulman pratiquant et porté sur l’humour, lui avait posé un jour, à brûle-pourpoint, la question suivante :

-«Dis-moi, si tu totalises les mois de Ramadan depuis l’avènement de l’islam, cela donne combien d’années ?».
-«Plus de 14 siècles d’islam, donc près de 140 ans de Ramadan au total», dit Ben Yahmed sans voir où voulait en venir son ami.
-«Curieux, conclut son ami, d’un air rêveur et en prenant son air le plus sérieux, n’est-ce pas, à quelques années près, notre retard moyen sur les Euro-Américains ?»