«Le premier sourire du monde»

A la faveur de la lecture d’auteurs aussi divers que Stendhal ou Camus et des films et documentaires visionnés, j’ai dû rencontrer le nom de Florence, devenu Firenze en italien, comme on retrouve une ancienne connaissance mais qui est devenue un nom parmi d’autres dans le désordre de ce qu’on appelle «culture générale».

Il arrive, sans que l’on sache pourquoi, que l’on ait envie de visiter tel pays ou telle ville sur la foi de quelque lecture d’un livre écrit par un auteur que l’on estime. On entretient dès lors cette douce envie de mettre ses pas dans les siens pour aller voir de plus près ce que cet auteur lu et adulé a vu et entendu dans ces contrées. La foi en ce que l’on avait lu peut exposer parfois au risque de la déception, car nul voyageur par procuration n’échappe à celui de la confrontation des émotions vécues à travers la lecture, avec celles ressenties dans la vraie vie.

Mais comme l’écrit le romancier Michel Déon –dans son livre de voyage, «Je me suis beaucoup promené», à propos d’une visite au Portugal–, «il y a un moment où la fiction s’empare de nous et balaie les doutes de la réalité». Ces doutes sont en fait engendrés par notre incapacité à vivre dans la réalité la même intensité que celle que la narration ou la fiction nous avaient procurée. C’est là un grand classique du plaisir de lire et de la magie de la lecture. C’est un phénomène qui a été étudié et à propos duquel de nombreux écrivains ont écrit de très belles pages. La vie des livres et l’envie de ceux qui les lisent n’ont pas toujours partie liée.

Il m’est arrivé il y a quelques années de visiter la ville de Florence en Italie. Dans mes souvenirs, le nom de cette cité prestigieuse était lié à une place dans le centre de ma ville natale baptisée en hommage à la cité italienne. Les deux villes ayant été jumelées dans le passé, la place de Florence (prononcée en français et non en italien) évoquait plutôt un prénom féminin dont nous ignorions l’origine. Les édiles de l’époque n’avaient pas cru indispensable d’expliquer ni les raisons, ni le choix de donner à cette place un prénom de fille qui plus est français. Cependant, ils ont fait beaucoup d’efforts pour restaurer les murets en pierre de taille et les escaliers, ainsi que la fontaine dont les eaux abondantes surgissaient, en jets continus, au beau milieu de cet espace au style colonial prononcé. La place fait partie de cet ensemble administratif de la ville dont le style architectural (inspiré par Lyautey) caractérise certaines villes impériales du Maroc.

Bien plus tard, à la faveur de la lecture d’auteurs aussi divers que Stendhal ou Camus et des films et documentaires visionnés, j’ai dû rencontrer le nom de Florence, devenu Firenze en italien, comme on retrouve une ancienne connaissance mais qui est devenue un nom parmi d’autres dans le désordre de ce qu’on appelle «culture générale». Lisant au hasard quelques écrits «des années italiennes» de Henry Beyle (qui signera pour la première fois du pseudonyme de Stendhal un ouvrage intitulé «Rome, Naples, Florence en 1817»), j’ai découvert une autre Florence, si étrange et éloignée de ce que j’ai pu savoir sur cette ville. Après Stendhal, c’est avec Camus qui, dès le début de sa carrière littéraire, avec son ouvrage «L’envers et l’endroit», évoque son premier contact avec l’Italie et décline sa passion pour un pays méditerranéen à travers de nombreuses notations dans ses fameux Carnets. Ces derniers ont accompagné et soutenu ma lecture de l’œuvre de Camus et j’y ai souvent retrouvé le nom de Florence et plus généralement la région de la Toscane dont elle est la capitale. «C’est pour sa culture que l’on voyage, écrit-il, si l’on entend par culture l’exercice de notre sens le plus intime qui est celui de l’éternité».

D’autres écrivains lus et admirés ont voyagé à travers la Toscane et marqué leur admiration pour cette Florence de mon enfance ignorante. Un jour je m’y suis rendu au hasard d’un voyage en Italie organisé pour quelques journalistes culturels mais dont le programme ne comprenait pas la visite de la ville toscane. Echappant au petit groupe de journalistes, j’ai sauté dans un bus qui faisait la navette entre Pérouse (Perugia) et Florence. Presque tous les matins je me rendais dans cette ville comme un de ces pendulaires habitué à faire l’aller-retour entre deux villes. Pour ma part, j’étais un pendulaire d’une tout autre catégorie. J’allais tous les matins vérifier si la Florence de mon enfance et celle de mes lectures désordonnées avaient la même intensité. Mais, comme disait Camus, «des millions d’yeux ont contemplé ce paysage, et pour moi il est comme le premier sourire du monde».