Le pouvoir géostationnaire

L’énigme Al Jazira turlupine
les gens avertis. Comment
se fait-il qu’un régime non démocratique donne naissance à  une entreprise audiovisuelle aussi ouverte et pluraliste ? Certains ironisent sur l’absence de critique envers le régime de Qatar… comme
si les journalistes de CNN critiquaient dans leurs JT le PDG de leur entreprise !

Dans sa rubrique «Focus», le quotidien français Le Monde (22/11/06) a fait -sous une immense carte du paysage télévisuel mondial – un tour d’horizon de l’information internationale avec un titre qui résume parfaitement le propos : «La bataille des chaînes». Pour résumer, on dira que les chaînes des grandes puissances se font une rude concurrence pour laquelle elles mobilisent tous les moyens humains et financiers. Cette guerre de positions se décline en quatre forces de frappe qui servent d’ailleurs de légendes pour une meilleure lisibilité de la mappemonde de la télé : Qui contrôle la chaîne ? De combien de bureaux dispose-t-elle ? Combien de salariés ? De combien de langues use-t-elle ? En plus du top-ten qui va de Fox News à la CCTV chinoise, en passant par BBC World, Deutsche Welle et Euronews, il faudrait désormais ajouter les nouvelles arrivées : la qatarie Al Jazira English, la française «France 24», et la franco-marocaine Médi Sat.

Si, pour les deux premières, l’affaire est entendue, on ne peut que s’étonner, non sans un sentiment de fierté semi-patriotique (c’est tout de même un tour de table partagé avec la France), de voir la sœur jumelle de la radio Médi 1 jouer dans la cour des grands. Annoncée pour la première semaine de décembre, Médi Sat avance, selon Le Monde, une cinquantaine de journalistes, alors qu’Al Jazira English en déploie 300. CNN annonce… 4000 salariés et 40 bureaux dont 20 à l’étranger. Bon, comparaison n’est pas raison et la station de Tanger vise le régional et n’a pas vocation à jongler avec les fuseaux horaires des deux hémisphères. Mais tout de même, lorsqu’on mesure la différence logistique, on ne peut que penser à la célèbre phrase imputée à Staline : «Le Vatican ?, combien de divisions ?». Car c’est de la géostratégie communicationnelle qu’il s’agit dans un monde où le pouvoir est le «savoir» dans le sens informationnel du terme et le faire-savoir par l’image et par le son, le tout dans une parfaite maîtrise des nouvelles technologies de l’information et de la télécommunication. Une nouvelle géostratégie géostationnaire.

Le seul pays arabe qui, très tôt, a su se jouer du parti-pris de Staline en matière d’attributs de puissance est certainement le Qatar. C’est une sorte de «Vatican audiovisuel» qui ne dispose ni d’une armée ni d’une population ni d’un territoire à même de lui conférer le rang de puissance mondiale, ni même régionale. Certes, il y a la manne pétrolière, mais, dans le coin, ce n’est pas une originalité. Dans le monde arabe non plus lorsqu’on sait les revenus pétroliers d’autres pays du Golfe et même du Maghreb. En dix ans, on pourrait le déplorer ou s’en féliciter, mais on ne saurait feindre d’ignorer que la chaîne Al Jazira a influé – en bien ou en mal, c’est selon – sur la vie politique, culturelle et cultuelle, voire économique dans nombre de pays arabes et dans le monde à travers les communautés arabo-musulmanes. Son succès relève à la fois du secret et du mystère. Secret, parce qu’il n’y a pas d’information sans manipulation, voulue ou subie. Mystère, parce que son audience est redevable à la part de l’irrationnel inhérent aux choses de la religion ; et cette dernière constitue le fil rouge qui trace une sorte de diagonale du fou, ou du flou, sur l’échiquier politique des pays arrosés par la chaîne. C’est peut-être le mélange de ces deux notions – lequel a dû parfois dépasser les promoteurs de la chaîne eux-mêmes – qui semble à l’origine de la «succes story» d’une entreprise audiovisuelle ayant misé dés le départ sur l’info en continu avant de lancer d’autres structures thématiques. On retrouve du sport de qualité, un canal pour les enfants, un autre à venir pour la jeunesse et une thématique consacrée aux documentaires qui sera lancée bientôt.

Mais, plus que sa réussite, c’est «l’énigme Al Jazira» qui turlupine nombre d’experts et de gens avertis des choses des médias, sans compter certains régimes politiques arabes qui prennent ombrage, de temps à autre, de ses saillies ou de la présence de quelques figures dissidentes sur ses plateaux. Et tout ce monde de se poser la question ontologiquement journalistique : comment se fait-il qu’un régime non démocratique donne naissance à une entreprise audiovisuelle aussi ouverte et pluraliste ? Les attaques les plus directes ironisent sur l’absence de critiques envers le régime politique de Qatar. Comme si les journalistes de CNN critiquaient dans leurs JT et leurs émissions le PDG de leur entreprise. En tout état de cause, et quoique que l’on en dise, voilà un pays, le seul peut-être, à avoir magistralement réussi sa communication externe et assis sa puissance et sa force de frappe, sans blindés, sans couverture aérienne, sinon celle des satellites. Pour le reste, personne n’est obligé de regarder une chaîne s’il ne peut pas l’encadrer.