Le pouvoir de la mémoire

Nés par accident dans une culture ou une religion, ce qui du reste revient au même, nous faisons avec et nous nous construisons par rapport à  elles ou contre elles. c’est la somme de ces contradictions et de ces conflits intérieurs qui
nous révèlent le degré de la prise de conscience, celui de la réflexion et donc de l’existence.

On a tous en nous quelque chose de ce passé commun qui nous pèse et que nous nous efforçons en vain de jeter dans les oubliettes. Ce pouvoir de la mémoire nous gouverne malgré nos tentatives de s’en libérer et les actes de résistance qu’on lui oppose. Nés par accident dans une culture ou une religion, ce qui du reste revient au même, nous faisons avec et nous nous construisons par rapport à elles ou contre elles. C’est la somme de ces contradictions et de ces conflits intérieurs qui nous révèlent le degré de la prise de conscience, celui de la réflexion et donc de l’existence. Ce cogito cartésien, je pense donc je suis, est le début de l’émancipation de l’esprit et de l’individu. Après cela, tout dépendra de ce que l’on fera de sa vie, de ses choix, de ses engagements ou de ses dégagements. Un destin ou un projet de vie. Car on peut s’engager comme on peut tout aussi bien se dégager, opter pour une réserve, un «quant à soi» qui vaut ou équivaut le premier choix. Choisir entre la pensée du conflit et celle de l’harmonie, sinon tenter de les réconcilier. Mais  n’est-ce pas là une autre forme de la sagesse ? A moins que cela soit seulement son début.

Si on parle ici du passé et de son poids comme un déterminisme existentiel, c’est que l’actualité chez nous, comme dans la région à laquelle on nous rattache géographiquement et culturellement, nous renvoie sans cesse à ce «pouvoir de la mémoire» qui nous gouverne. Un poète est l’un des rares intellectuels arabes à sortir de son silence, sans caresser dans le sens du poil ceux qui sont encore sous le prisme de l’émotion ou de l’enchantement dans la lecture de ce qu’on a appelé «printemps arabe». Ses dernières sorties médiatiques lui valent encore critiques et imprécations de la part de ceux qui pensent être à la veille du «grand soir». Dans un entretien publié il y a déjà un an dans Books et repris par le site du Nouvel Obs, Adonis précisait : «Tous les manifestants ne sortaient pas des mosquées ni au Yémen, ni à Bahreïn, ni en Tunisie, ni en Egypte, ni en Libye. De petits groupes sont en effet sortis des lieux de culte, mais ils n’ont fait que rejoindre la majorité des manifestants, déjà dans la rue et sur les places, et les révolutionnaires issus des mosquées n’ont nulle part joué le rôle de leader». Et d’ajouter : «Exploiter politiquement ce symbole religieux relève d’une confiscation du politique, de ce qui est temporel, évolutif, sujet à la critique, au bénéfice du sacré qui est, lui, rituel, immuable, littéral (…) C’est exercer sur les êtres une violence généralisée, au sens où elle touche non seulement le corps, mais aussi l’esprit : la mosquée entend régir la pensée et tous les moments de la vie…».
Si l’on a cité longuement Adonis à partir de cet entretien qui remonte à près d’un an déjà, c’est que ce grand poète a poursuivi ses sorties, un peu partout et plus récemment ici à Rabat, martelant à l’envi sa position quant à la situation de la pensée et de l’exercice politique dans le monde arabe. Il est d’ailleurs toujours au centre d’une polémique attisée par quelques thuriféraires de l’enchantement du printemps arabe, ces «idiots utiles» d’une démocratie fantasmée. Mais tout ce qu’on lui a opposé comme argument c’est cette accusation quant à ses origines syriennes et confessionnelles en tant qu’Alaouite… comme Bachar Al Assad ; ce qui expliquerait, selon ses détracteurs, ses atermoiements et le temps qu’il a mis avant de dénoncer les massacres perpétrés par le régime syrien.

Quel lien, diront certains lecteurs, y aurait-il entre le pouvoir de la mémoire, tel que présenté au début de cette chronique, et cette polémique avec Adonis qui est en passe de devenir, hélas, un fait divers de la vie intellectuelle arabe ? C’est peut-être la crainte que l’individu dans cette contrée passe, avec pertes et fracas, de «sujet musulman» à ce statut improbable de «citoyen et musulman» que d’aucuns (et beaucoup en Occident) vantent ou promeuvent à la fois comme un déterminisme anthropologique et comme un rempart contre l’islamisme radical. C’est ce que des gens comme Adonis dénoncent dans des prises de position peu audibles parce que considérés comme des empêcheurs de démocratiser en rond. Voilà pourquoi à la dernière question de l’entretien accordé à Books en septembre 2011 sur la portée de la parole d’un poète auprès des dirigeants politiques, Adonis, désabusé, répond par cette éternelle question : «Quel dirigeant a jamais écouté un poète ?».  Mais au moins pourrait-il se consoler avec Camus, qui écrivait dans une correspondance avec son ami le poète René Char : «Comme on se sent beaucoup, tout d’un coup, à être quelques uns !».