Le pouvoir de la langue

des voix se sont faites entendre pour réclamer une espèce de «revival» de l’arabe marocain, darija, et sa réhabilitation en tant que langue maternelle.

On a demandé récemment (Libération, supplément «Livres» du 29/911) à la romancière italienne Michela Murgia, d’origine  sarde et écrivant en italien, pourquoi n’écrit-elle pas dans sa langue maternelle. Réponse : «Il n’y a que les Sardes pour parler sarde, et encore pas tous les Sardes et tous les Sardes ne parlent pas le même sarde ; le sarde n’est pas enseigné à l’école, ce n’est pas la langue de la lecture, mais de l’oralité.  (…) c’est la langue familière, ce n’est pas la langue du pouvoir». On ne peut pas ne pas trouver dans ces propos une résonance avec le débat qui secoue par intermittence certains cercles et médias dans notre pays : il s’agit de l’usage de la langue officielle, l’arabe dit classique, et des langues vernaculaires que sont la darija et la langue amazigh. On sait qu’il existe, bien avant l’indépendance, une confrontation entre les tenants de l’arabisation radicale et ceux qui prônent le bilinguisme raisonné et dépassionné comme solution aux problèmes de communication et d’ouverture sur le monde, mais aussi de transmission du savoir. Ce débat-là n’est plus de mise depuis longtemps déjà car l’enseignement des langues a pris du plomb dans l’aile et le niveau, dans les deux langues, le français comme l’arabe, a beaucoup baissé. Mais la langue, comme la nature, ne souffrant pas le vide, un arabe médian (arabe classique moins «voyellisé» et mâtiné de constructions grammaticales et d’expressions idiomatiques issues de la darija) a pu, grâce aux médias et à l’usage courant, se mettre en place et se diffuser auprès de catégories sociales plus ou moins scolarisées. Plus tard, un autre débat, à la faveur de la libération de l’expression, est venu  rappeler l’importance de la quête linguistique et identitaire dans le Maroc d’aujourd’hui. Il s’agit de l’amazighité comme expression et composante essentielle de l’entité marocaine. Plus récemment, d’autres voix se sont faites entendre pour réclamer une espèce de «revival» de l’arabe marocain, darija, et sa réhabilitation en tant que langue maternelle. La majorité des tenants de cette tendance est issue de milieux aisés et francophones, quand ils ne sont pas largués ou en rupture de ban avec l’arabe foss’ha. Nombre d’entre eux, et notamment les plus cultivés, sont de mauvaise fois car, d’une part, on ne change pas de langue de communication comme on change de chemise ou de véhicule, et par ailleurs, la darija a beau receler une grande richesse sémantique, elle n’en reste pas moins amoindrie en termes de conceptualisation et de réflexion. De par sa fonction utilitaire et quotidienne, l’arabe marocain, qui a charrié tout au long de son histoire des mots et des expressions populaires, françaises, espagnoles, a servi d’abord et seulement comme langue familière et de communication au quotidien. Cependant, la matrice de la darija est à la fois arabe mais aussi  amazigh. Le français moderne parlé et écrit, puisque c’est ce qui fait fantasmer les «darijistes», n’est en définitive que le résultat d’une longue évolution traversée par le grec, le latin et un vieux français rajeuni ou réformé au gré du temps et de l’usage à la fois dans le quotidien mais aussi par   les arts, les lettres et, plus tard, et de plus en plus, par les médias.

Tout cela n’a pas simplifié les choses pour ceux qui ont eu pour mission de fixer une langue nationale ou officielle en  légiférant une bonne fois pour toute, sachant qu’une langue est, disent les spécialistes, «la forme linguistique idéale qui s’impose à tous les individus d’un même groupe social». Mais est-ce qu’une langue peut faire l’objet d’un décret ou s’imposer par  une loi ? Oui, parce que le pouvoir peut le faire et en a la légitimité, comme c’est le cas relativement dans tous les Etats de par le monde. Sauf que le pouvoir d’une langue relève d’une toute autre puissance. «Toute langue, disait Duhamel dans Refuges de la lecture, vit, travaille, respire, souffre, s’exalte et succombe en se transformant». C’est un débat dont les experts et les linguistes, mais pas seulement, ne peuvent pas faire l’économie car il s’agit de la représentation fidèle et de l’expression de l’identité d’un peuple. Et comme personne ne le demande, le modeste point de vue de l’auteur de cette chronique (rédigée dans un mode d’expression qui n’est ni la darija, ni l’arabe classique), rejoint celui de certains locuteurs qui, apaisés et réconciliés avec les parlers  et les langues du pays, usent d’une autre langue aussi étrange qu’étrangère, comme on habite une maison qui n’est pas la sienne. Une demeure hantée par les fantômes avenants et la fantasmagorie d’une langue et, partant, d’une culture acquise ou conquise par hasard ou par nécessité. De quoi cette langue est-elle le nom ? Est-ce la langue mère, la «merlangue» ou la langue sœur ? Qu’importe. «Il n’y a point de langue assez riche, écrit Rousseau dans l’Emile, pour fournir autant de termes de tours et de phrases que nos idées peuvent avoir de ramifications».