Le point de vue du mort

Avec le film
«J’ai vu tuer Ben Barka», Serge Le Péron illustre
bien l’expression
chère à  Godard
qui affirme
que «le cinéma
est un moyen
d’expression
dont l’expression
a disparu.
Il est resté le moyen».

Si la politique est l’art du possible, le cinéma pourrait être celui de tous les malentendus. Le dernier en date a été enregistré au Théâtre Mohammed V à  Rabat lors de la projection en avant- première du film du réalisateur français et ancien journaliste des Cahiers du Cinéma, Serge Le Péron : J’ai vu tuer Ben Barka. Ce film est co-réalisé avec la complicité technique de Saà¯d S’mihi, alors que sur le carton d’invitation distribué par des associations de défense des droits humains ne figurait que le nom du cinéaste local. Heureusement que ce dernier rectifia les choses et, surtout, prévint le public de la teneur du film, qui n’est pas, dira-il, «un film sur Ben Barka» mais le point de vue plus ou moins «fictionalisé» d’un témoin de l’enlèvement et de la disparition de la grande figure de l’opposition politique au Maroc. C’est du reste ce qu’on a pu constater en visionnant cette coproduction franco-hispano-marocaine bien mise en scène et o๠Charles Berling a été parfait dans le rôle principal en campant à  merveille George Figon, l’homme qui avait tendu le piège à  Ben Barka devant la brasserie Lipp à  Paris le 29 octobre 1965. Rien de nouveau ni de révélateur puisque ce témoignage était connu, tout comme était avérée la manipulation de deux intellectuels de gauche, vedettes du landerneau de Saint-Germain-des-Prés, Marguerite Duras et le réalisateur George Frangu. On savait que Ben Barka avait un rendez-vous avec le cinéaste Frangu, par l’intermédiaire d’un intellectuel louche, Figon, afin de discuter la production d’un film sur la décolonisation dont les commentaires seront écrits par Duras. Ben Barka devait participer au projet en tant que conseiller historique et le film devait être présenté à  la conférence de la Tricontinentale qu’il allait présider à  la Havane. Bref, un casting d’enfer mené par Figon qui était lui-même manipulé par les services marocains. On a du mal à  croire que ces derniers étaient des cinéphiles et des lecteurs des Cahiers du Cinéma, mais on peut dire que leur casting a pris puisqu’il a pu attirer Ben Barka jusqu’à  Paris o๠des flics français l’ont livré aux hommes d’Oufkir. La fin tragique et le mystère qui l’entoure encore aujourd’hui sont toujours d’actualité alors que le personnage fait désormais partie de l’Histoire contemporaine. Ancien des Cahiers, Le Péron a fait dans l’esthétique non pas aux dépens du discours politique mais en en servant un autre, plus proche à  la fois de Godard et de Melville. On retrouve en effet toute l’ambiance anxiogène et interlope ainsi que les ingrédients des films de Jean-Pierre Melville (Doulos, le Samoura௅), le tout irrigué par les thèmes de prédilection du discours de Godard sur la puissance de l’image face à  la politique et sa capacité de manipulation mais aussi un peu de A bout de souffle. Si on ajoute à  toutes ces références la présence de Frangu, cinéaste adulé de la Nouvelle vague et Marguerite Duras, écrivain et scénariste qui ont joué involontairement «les traà®tres» d’une tragédie, on obtient un film d’auteur à  thème basé paradoxalement sur une intrigue et des «petites astuces» du cinéma commercial o๠se mêlent barbouzerie et flicaille. D’o๠l’intérêt et la qualité de ce film qui donne à  voir comment un leader politique qui a si souvent échappé à  des attentats au Maroc et à  l’étranger est tombé dans le piège du cinéma. C’est aussi un film sur Figon : intello interlope et petite frappe médiatisée des boà®tes de Saint-Germain, c’est le personnage idéal pour un film sur la trahison et la culpabilité. Même le titre du film qui, soit dit en passant, a berné le public au théâtre ce soir-là , est un «scoop» qu’il a monnayé auprès de la presse. Figon a joué un rôle pour de l’argent profitant de la bonne foi de Frangu et de Duras et probablement de la fascination de Ben Barka par le cinéma et son pouvoir. Dans un entretien publié par le journal Libération (29-30 octobre 2005), Serge Le Péron a précisé pour ceux qui s’attendaient à  un autre film: «J’avais envie d’un film qui raconte tout du point de vue d’un mort, comme Wilder dans «Sunset Boulevard» ou Schroeder dans «le Mystère von Bà¼low». Mais le mort n’est pas Ben Barka, car cela aurait tourné au film militant à  thèse.» Le cinéaste a choisi en effet un angle ou, plus cinématographiquement parlant, un «point de vue» : celui d’un Figon, personnage trouble, plus proche de l’univers des années soixante, de sa «fiction de gauche» et ses films noirs. De plus, le narrateur est mort, donc toute l’histoire reste ouverte sur la fiction et le cinéma comme moyen et non pas comme expression. Ainsi Le Péron est en accord avec une de ces déclarations passe-partout que Godard aime bien distiller dans ses entretiens avec la presse (selon le support et là  ce fut avec Studio Magazine) : «Le cinéma est un moyen d’expression dont l’expression a disparu. Il est resté le moyen»